Lever le voile

En 2011, j’ai buté sur la porte d’entrée de M.A., pendant deux semaines. A chaque fois, j’y avais trouvé un message grave.

La troisième semaine, j’ai appelé pour savoir si je pouvais venir. Il me l’a alors confirmé.

Lorsque j’ai revu M.A., dans la chambre de mes lundis, je me rappelle qu’il a demandé si je m’étais posée la question du motif de son absence. J’avais alors bredouillé, que le message apposé sur la vitre me semblait suffisamment clair. J’avais compris qu’il s’agissait d’un problème grave et privé. J’ai ajouté que cela ne me regardait pas, dans la mesure où c’était personnel. Je l’avais trouvé cependant inchangé.

Il y a quelques semaines, il m’a parlé de cette agression horrible qu’il avait subie. Je ne réagissais pas à ses mots et changeais de sujet. J’assume pleinement ce comportement de fuite, sans doute pour me protéger.

En ce début d’année, je ne lui ai pas souhaité les voeux. Je soupçonnais que cela était déplacé.

Et puis, lundi, alors que nous parlions de désincarnation et de pèlerinage, de démarche « religieuse », ce qui est tout de même très loin de ma personne, il m’a lancé : « je ne sais pas si je vous ai dit ce qu’il m’est arrivé ».

Comme si les rôles étaient inversés, je sentais qu’il avait besoin de me le narrer, le révéler, lever le voile de ce qui était un mystère à mes yeux. Il s’agissait d’une nécessité pour lui, relevant du soulagement.

C’est ainsi que M.A. m’a raconté l’horreur de l’horreur que je n’arrive même pas à retranscrire ici par écrit.

Il exprimait, en parlant doucement et distinctement, toute la souffrance du monde. Je suis restée de marbre et la douleur a roulé sur mon corps, a parcouru tout mon corps pour s’en échapper. Tout glisse sur ma peau, comme si, justement, elle était aussi polie qu’une pierre.

Je n’ai rien pu dire, tant mon esprit était vide, flottait dans un espace, en suspension. Je n’ai fait preuve d’aucune empathie, car je crois que je me serais effondrée si j’avais du m’exprimer sur cette tragédie. J’ai poursuivi ce que j’avais à dire, comme si de rien n’était.

Je ne regarde jamais M.A. lorsque je lui parle ou lorsqu’il me parle. Mes yeux se perdent dans le mobile de Calder qui flotte dans les airs.

Lorsque je suis partie, c’est moi qui lui ai dit : à lundi.

*****

M.A. est un père aimant. Depuis lundi, je songe à mon père. Et oui, que ce serait-il passé, si j’avais été amenée à disparaître, à mourir avant lui ? Jamais je n’ai existé pour lui, puisqu’il ne m’a jamais élevée, jamais tirée vers le haut.

Aurait-il pu se réjouir de ma disparition ? Je pense que ma mort l’aurait laissé indifférent. La sienne est venue déranger le joli mois de mai, sans réellement me peiner. Il n’a pas été un bon père.

Je me demande également, comment j’ai pu ne rien ressentir, si ce n’est l’effroi, lorsque M.A. m’a parlé de ce drame. Ayant reçu si peu d’amour, j’ai peur de ne pas savoir ce que veut dire « aimer ».

Pourquoi la mort n’est pas venue prendre ma main. J’existe si peu.

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