Stromboli – terra di Dio

Tous les ans, en août, je m’échappe de ma vie à Paris, qui va à mille à l’heure, prend un avion pour Naples. Après avoir atterri en fin d’après midi, attrapé un taxi, qui va me conduire, en moins de vingt minutes, au port, je saute dans le ferry de nuit, qui sillonne les îles éoliennes, pour me rendre à l’ile de Stromboli, rejoindre un autre espace temps. J’ai ce sentiment profond d’atteindre un “milieu” qui est hostile aux autres, mais, dont je me délecte : l’aridité !

Je dors à poings fermés jusqu’à ce que le veilleur de nuit me réveille peu avant l’arrivée à Stromboli avant l’aube, à la toute première escale. Dans l’obscurité, puis la lumière du petit matin, je distingue la silhouette épurée, celle du cône parfait du volcan. Il fait frais à 5h30 ; l’expresso et le croissant italien me font du bien. Des gens dorment à même le sol des coursives. Le volcan est calme ; j’arrive à entendre tout juste une petite explosion ou deux, et apercevoir le rougeoiement de la lave sur la « Sciara del fuoco » avec son panache de fumée, rendu rose par le soleil qui se lève. Je me retrouve seule sur le port. Les cafés trattoria sont encore fermés. Le village s’étire le long du port et des plages de sable noir.

Je monte doucement sur la place du village, en longeant les ruelles étroites parsemées de maisons de pêcheurs. Après la place du village je continue la rue principale pour enfin arriver à cette pension modeste mais magique, là où ma chambre m’attend. C’est là, dans cette minuscule maison rose où ont vécu Ingrid Bergman et Roberto Rossellini durant le tournage du film  « Stromboli, terra di Dio » que je me retire du monde, pour ralentir le temps, l’abolir.

Au plus haut du soleil, je suis dans le jardin et fais glisser le sable si noir, si fin entre mes mains ; ce sable noir,  provenant des entrailles de la terre, envahit tout, me trouble et déclenche ma folie douce. Des voix m’appellent, m’attirent au fond du jardin. Je voyage dans une langue inconnue. Je me dirige tout au bout de cette parcelle qui s’étire. Des chardons et des ronces fleurissent sur les murs de chaque côté, mais leur couleur n’arrive pas à exister. Des herbes brûlées, séchées bruissent avec le léger vent. Un figuier assoiffé apporte un peu d’ombre.  Ses feuilles se tordent, se crispent, par instinct de survie, pour rétrécir la surface exposée au soleil, et ainsi économiser l’eau, la retenir, l’emprisonner.

Les voix proviennent du chemin en contrebas. Je penche mon corps au dessus du parapet :

Une ruelle, bordée de murs, qui mènent vers une maison de pêcheurs aux murs blanchis à la chaux.

La clarté et l’ovale régulier du visage de Karen, ainsi que le haut de son buste semblent tout proche, à portée de main. Elle tient peu de place, mais sa beauté volcanique envahit l’espace, explose, est magnifiée par son naturel. Elle porte un pull ras du cou blanc duquel dépasse le col aplati d’un chemisier blanc. Ton sur ton. Sans fard, sans apprêt, seuls ses cheveux sont coiffés en arrière, simplement et découvrent ses oreilles, son cou.  Elle détourne le regard, baisse les paupières. Elle refuse sa condition de prisonnière, et ne voit comment s’en sortir.

Quel contraste avec les silhouettes floues de ces trois femmes en noir, qui sont derrière elle.  Je distingue leurs joues creusées par les sacrifices, mais vois avant tout du noir de la tête au pied. Foulard noir, robes noires, collants noirs chaussures noires. Noirs comme le sable, comme le volcan, comme une soutane. Seule une porte un sac blanc. Elles sont arrêtées et regardent Karen, de dos. Ces trois femmes dégagent un instinct d’animal. Elles n’ont rien d’humain. Le regard qu’elles portent sur Karen, est chargé de méfiance, d’incompréhension.  Leur vie est marquée par le temps du volcan, qui va lentement. Elles ne font qu’un, avec cette terre âpre, austère, faite de si peu. Elles sont résignées, vivent de l’essentiel, du strict nécessaire, avec parcimonie.

L’incommunicabilité, le rejet sont entiers entre Karen- Ingrid Bergman- et ces trois autochtones.

Allais-je vivre un enfer comme le vit Ingrid Bergman dans Stromboli ?

Non bien sûr car mon séjour est borné dans le temps. Il m’aurait été difficile de vivre dans un espace vital aussi limité plus longtemps. Moi, je viens avec mes carnets et mes livres, m’isoler volontairement. J’adore la lenteur, l’isolement de cette île (Je note d’ailleurs que le mot « île » se dit « isola » en italien). J’aime la lenteur de ce film à l’image de la lenteur du mode de vie des gens. J’aime la lenteur des prises de vue du volcan où Rossellini nous montre cette terre noire, des fumerolles et des rochers, ponctuées par quelques apparitions d’Ingrid Bergman tentant de fuir, s’en remettant à Dieu !. J’ai été captivée par ce volcan, j’ai aimé me rapprocher de son cône, le grimper de nuit, parcourir ces paysages lunaires avec les guides du village, sentir l’odeur de soufre, voir ces jaillissements de lave. C’était tout le contraire de ce que vivait Ingrid Bergman dans ce film : l’enfermement, la prison, l’anéantissement de sa personne, le fossé chaque jour de plus en plus grand qui la sépare de son mari, des habitants de cette île.

Mais sans ces voyages à Stromboli, jamais je n’aurais approché le film de si près ; à moins que ce ne soit le film de Rossellini qui m’ait permis d’apprécier l’austérité, l’aridité la vie en noir et blanc de cette île.

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