Arsenic, 7 rue des saint-pères

Le jour se lève sur les toits de Paris. Le paysage décline toute une palette de gris et bleus. Des volutes de fumée s’envolent des cheminées qui s’activent. Elles se désagrègent dans le bleu du ciel.

Sur la rive gauche, au 7 Rue des Saint Pères, dans sa chambre d’étudiant, malgré le froid glacial, Antoine dort nu, lové contre le corps de Léa. Un radiateur à bain d’huile apporte un peu de chaleur. Seul le bruit de l’eau qui goutte, qui fuit et s’écrase inexorablement sur la faïence du lavabo, rompt le silence. Léa explore l’espace :  le soleil déplie, amplifie son territoire depuis la fenêtre. Il projette un rai de lumière sur le bureau d’Antoine. A travers ce rai, la poussière flotte, se promène.

Elle sent le cœur d’Antoine battre. Elle avait eu du mal à conquérir Antoine, sur les bancs de Normale Sup. En l’apprivoisant, elle était peu à peu devenue confidente et avait enfin réussi à détourner Antoine de sa dépression, de son désarroi abyssal.

*****

Nous étions mardi 12, Antoine, diaphane, spectral, avait pris en aparté Léa à la fin du cours de maths.

« Mardi 12 février : Les mardis douze, sont funestes. Je tords les mardis douze, dans tous les sens ! Je deviens fou à lier !

« Calme toi, Antoine »

« Combien de douze du mois ai-je vécu ? Combien, ont été dramatiques, futiles ? Combien ont été des mardis ? Je scrute ma mémoire … Mais je vis sans mémoire désormais. Viens marcher avec moi, je t’en supplie»

Le long des allées du jardin du Luxembourg, Antoine avait raconté. Cela s’était passé, il y a un peu plus d’un an à l’automne.

*****

Antoine venait de rentrer au lycée Henri IV, en année de « Mathématiques spéciales », pour se préparer au concours des grandes écoles. Mi-septembre, il était tombé sous le charme de cette jolie blonde, qui venait d’emménager dans la chambre de service qui jouxtait la sienne. Il l’avait croisée dans l’escalier de service. Ses cheveux blonds comme les blés le faisaient rêver. Enfin une jolie fille ! En récupérant son courrier chez la gardienne, Madame Moraes avait parlé :

« Ah oui, monsieur Brissac, vous avez une voisine. Un joli brin de fille, Anita, une suédoise ! Elle ne va pas rester longtemps seule !».

Madame Moraes était une mine d’informations aussi futiles que précieuses.

Ainsi, s’appelait-elle Anita, avait 19 ans, pas de petit ami, et était étudiante à Sciences-po.

Les équations mathématiques se fondaient tant dans l’image des cheveux blonds d’Anita, qu’il avait failli se faire renverser en traversant le boulevard St Germain.

Quelques jours plus tard, il avait invité Anita à prendre un café, l’avait emmenée voir un film de Bergman pensant lui faire plaisir. Mais Anita avait pleuré, elle avait le mal du pays et rien, rien ne s’était passé. Il ne savait comment faire fondre ce glaçon suédois. Il aurait voulu lui insuffler joie de vivre, mais Anita était résolument mélancolique.

*****

Il était rentré tard ce soir là, ce mardi 12 octobre. Dans ce couloir noir où l’ampoule n’était toujours pas changée, la lumière passait sous la porte de la chambre d’Anita. Il avait hésité à frapper. Il s’était ravisé.

Penché sur sa table de travail, sur ses équations, le sang d’Antoine n’avait fait qu’un tour lorsqu’il avait entendu du bruit vers minuit.

Un gémissement venait de la chambre voisine et traversait le mur porteur. Antoine devint blême ; il stoppa net ses équations.

Anita ! Et merde ! C’était qui ce bouseux, ce merdeux qui la baisait ? C’était qui le salaud qui avait eu plus de culot que lui ?

Il imaginait le corps nu, souple d’Anita, ses seins lourds qui s’offraient à un autre. Il ne voyait plus que le corps délié d’Anita qui naviguait dans la sphère du plaisir, dans ce va et vient amoureux.

Quelque chose cogna contre le mur. Les amants se retournaient de plus belle !  Le lit était trop petit.

Antoine, avait rejoint son lit et s’adonna à l’onanisme. Il bandait, bandait comme un malade.

Les gémissements redoublaient. Antoine s’était il surpris à dire : « Fais moins de bruit, Anita ». Elle râlait de plaisir.

Est-ce qu’il pourrait la faire jouir ainsi ? Il l’aurait au « bal de Polytechnique ».  Aucune fille ne pouvait refuser d’y aller. Le « bal de Polytechnique » était un bon plan. Dès demain, il se procurerait le fameux carton et il le glisserait en rentrant sous la porte d’Anita. Antoine avait fini par s’endormir.

Le réveil avait sonné à 7H, mais Antoine, épuisé, s’était rendormi. 8H30 ! Il avait bondi du lit,  enfilé jean, pull, blouson, chaussures. Pas le temps de se faire un café.

Ses pieds touchaient à peine les marches. Il dévalait l’escalier qu’il connaissait par cœur. Il serait en retard pour le cours de physique mécanique. Au lycée, Antoine avait récupéré deux cartons pour le bal de Polytechnique.

*****

En rentrant le soir, rue des Saint-Pères,  deux policiers étaient plantés devant l’immeuble. En ouvrant la lourde porte cochère, il vit tout de suite mme Moraes en larmes. Un homme prit le bras d’Antoine, se présenta à lui : Inspecteur Deriche. « Monsieur Brissac, votre voisine, mademoiselle Anita Petersen  a été retrouvée morte. J’aurais quelques questions à vous poser ». Antoine apprit le suicide d’Anita et son agonie, la mort lente qu’elle avait endurée, qu’elle s’était infligée en s’empoisonnant.

C’était Mme Moraes qui l’avait trouvée, sans vie, dans la matinée, en ouvrant les portes des appartements à l’entreprise de désinfection d’insectes.

Sous le choc, culpabilisant sur sa méprise, Antoine fit un malaise, et fut conduit à l’hôtel Dieu.

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