La femme des sables – suna no onna

Pourquoi le somptueux livre d’Abe Kobo est venu hanter mon sommeil ?

Est-ce lié à l’absurdité de ma vie, à cette impression d’enfermement, « d’ensablement », à cette situation de désespoir qui me presse, m’oppresse ?

Dans ce rêve, le décor était planté : Une ligne d’horizon absente, une étendue infinie de sable, des collines, des dunes, des ravins de sable et puis des insectes : un univers austère, aride, absurde, kafkaïen, anxiogène.

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Je partais vaillamment à la recherche de papillons, dans les dunes. Je cherchais des « blue morpho », comme j’ai pu tant en voir au Costa Rica. J’aurai peu de chance d’en trouver, tant ces papillons sont visibles dans la verdure, où ils peuvent se fondre en repliant leurs fragiles ailes qui deviennent alors marron.

Et là, comme dans le livre d’Abe Kobo, je me suis égarée.

Sans boussole, face à cette étendue de sable, je n’avais plus de repère. Il m’était impossible de rebrousser chemin, de retrouver l’endroit d’où je venais.

J’ai trouvé refuge dans ce trou, dans cette maison ensablée. Je suis dans l’abîme, ensablée, enterrée. Les vertiges m’envahissent. Le sable envahit tout, s’insère partout. Même l’eau doit être filtrée. La chaleur intense renforce mon malaise et précipite ma transpiration. Les grains de sables collent à ma peau humide.

Je n’arrive pas à me débarrasser de ces grains de sable, symbole de ma folie, de mon grain de folie ?

Dans mon rêve ou plutôt ce cauchemar, je suis seule, dans la solitude la plus totale. Cependant, je suis les deux personnages principaux du livre : le collectionneur d’insectes qui s’égare et la femme ensablée, qui l’accueille.

Je passe mon temps à retirer le sable de mon habitat, et je cherche sans y parvenir à m’évader de cette prison.

A la différence du livre d’Abe Kobo et du film de Teshigahara, l’érotisme est le grand absent de mes pensées oniriques. Je n’ai aucun souvenir de désir, de sensualité, de la présence d’un homme qui m’aurait renversé sur ce lit de sable. Il n’y avait aucun bien-être mais uniquement du malaise, de l’inquiétude.

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Je me rappelle parfaitement la lecture de ce livre qui tourmentait mon esprit, tant l’anxiété y est prégnante. Je me souviens de voir, de sentir « physiquement » les grains de sable sur chacune des pages. Le sable roulait doucement du livre pour envahir doucement mais sûrement mes mains, mes doigts, où il se faufilait.

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Ce matin, en sortant de ce rêve, alors que je me demandais si quelqu’un s’apercevrait de ma disparition, et que je tournais doucement la tête sur l’oreiller, j’ai entendu le bruit étrange d’une matière en mouvement.

En ouvrant mes yeux, j’ai constaté que j’étais envahie par le sable. Il y en avait partout : sur mon corps, dans mes cheveux. Une multitude de grains avait réussi à rejoindre l’intérieur de mes draps.

En posant mon pied à terre, le bruit de mes pas sur le parquet était assourdi par le sable qui s’amoncelait. J’avais chaud, je devais transpirer légèrement puisque des grains restaient désespérément collés à ma peau, entre les orteils, sous la plante de mes pieds.

Le sable avait envahi mon territoire.

Je voyais couler doucement depuis le plafond, un filet de sable. Il roulait contre le mur, pour atterrir sur le sol et former des petits tas, qui auraient pu s’apparenter à un désert, à des paysages de dunes, si j’avais été une fourmi, un animal minuscule.

Il symbolise peut-être le temps qui s’écoule à travers un sablier. Tout ce sable qui engloutissait mon monde était peut-être la représentation du temps, de ma vie, de ces quarante huit années passées dans ma folie pure !

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En prenant mon darjeeling de printemps, débarrassée de tout ce sable,  je ne pouvais m’empêcher de repenser au film de François Ozon, SOUS LE SABLE.

J’avais été émue de croiser Charlotte Rampling, dans la vraie vie, justement en bord de mer, sur une plage du pays basque, il y a deux ans. Je ne l’avais pas reconnue, jusqu’à ce qu’elle s’adresse à moi, avec son accent unique et donc reconnaissable parmi une infinité. J’avais pensé au film de François OZON.

Les interprétations de Bruno CREMER et de Charlotte RAMPLING y sont sensibles, belles, remarquées. Je me suis toujours demandée si François Ozon s’était inspiré du livre d’Abe Kobo pour le début de son film, puisque Bruno Cremer, disparaît étrangement, sur la grève.

Surprise par cette apparition improbable, je n’ai pas eu la présence d’esprit de lui poser la question.

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