Signes du pied

Un dimanche, au début de ce mois d’octobre, j’étais au jardin des Tuileries, installée dans mon coin habituel, face à ce champ de lavande, avec comme perspective, au loin,  les immeubles du quai Anatole France. En faisant abstraction de ces immeubles, en fermant les yeux, j’aurais pu me croire en Italie, dans le sud. Ce parterre de pieds de lavande exhalait un parfum doux, sans doute un peu plus présent qu’à l’habitude, à cause de la pluie du matin, et à la chaleur de ce début d’après midi.

Même si personne ne pouvait me voir, j’avais mis mes lunettes de soleil en écaille, car mes larmes se répandaient, coulaient à  flots. C’était la grande inondation.

J’étais dans une solitude totale, un désarroi profond, car je ne voyais comment sortir de mon enfer. J’avais semé des mots, en espérant les voir grandir, en attendant des plis en retour, un reply. Il ne me répondait pas, il m’ignorait royalement. Je savais que je n’aurais rien de lui.

Le déplaisir via ces larmes me quittait.  Je me sentais au bord du gouffre. Dans ma folie, j’avais envie de partir, de tout quitter.

Malgré un beau ciel orageux, la luminosité était importante, sans doute à cause de ces espaces dégagés.

Soudain, j’entends quelqu’un qui s’approche derrière moi, avec une bicyclette. Se confondant en excuses, il me dit : « je voulais juste vous dire que vous êtes jolie ».

C’était la première fois de ma vie qu’un homme me disait cela, avec un soupçon de sincérité.

Déjà en piteux état, cette phrase m’a ébranlée un peu plus. Mon désespoir était tel, que j’ai opiné lorsqu’il m’a demandé s’il pouvait s’asseoir près de moi quelques instants.

Il  a vite compris qu’il me fallait du silence, pour que je puisse tolérer sa présence ; il m’avait demandé de retirer mes lunettes. J’avais obtempéré. Il avait lu la tristesse dans mes yeux verts.

Il a délicatement enlevé mes nus-pieds.

Nus pieds, sandales sur l’infinitésimale terrasse de l’infini 

Il a caressé mes pieds comme jamais aucun homme n’avait fait. Je ne disais rien.

Il a mis mon gros orteil dans sa bouche et le suçait. Mes pieds avaient selon lui, une forme parfaite.

J’étais stupéfaite ;  jamais un homme n’avait commenté mes pieds de la sorte.

C’était la première personne au monde à faire exister mes pieds.

Il avait pris tout son temps pour explorer la géographie de mes deux pieds : la courbe parfaite que dessinaient mes orteils, le vallon de leur plante, la douceur de mes talons, les Alpilles que formaient mes os sur le dessus, tant mes pieds étaient maigres. Il s’était approché du précipice, vers le talon d’Achille et avait plongé dedans en remontant la courbe de mon mollet.

Il s’est lentement enhardi ; sa main est montée sur ma jambe pour atteindre le haut de ma cuisse, tout en la pressant, doucement.

J’avais cessé de pleurer, me laissais aller, me relâchais. Ses mains qui allaient et venaient sans se presser, me procuraient un réel plaisir. Combien de temps s’était écoulé ? Je n’en sais rien ; j’étais passée dans un autre espace temps.

Comment était-il ? Si ce n’est que nous n’étions sûrement pas du même milieu,  je n’ai aucun souvenir de sa personne, mis à part son aspect linéaire, l’absence de complexité, voire une simplicité qui m’aurait répugnée si j’avais été dans un état normal..

Il voulait me renverser sur un lit. Je prenais ces mots au pied de la lettre.

Je n’étais pas désespérée au point de m’en retourner avec un inconnu, qui avait surgi de nulle part. Il n’aurait tiré de moi, aucune caresse réciproque. Je lui avais offert mes pieds, c’était déjà énorme.

Je commençais à refaire surface, à reprendre pied avec la réalité. Je veux dire que la distance s’installait entre cet homme et ma personne ; je prenais de l’altitude, et le nombre de pieds, qui me séparait de lui faisait qu’il disparaissait à vue d’oeil, exactement comme en avion. Mes pensées m’envahissaient à nouveau.

Il était clairement un signe que j’avais changé, que j’étais changée. Et rétrospectivement, en écrivant ces lignes de mots – en pied de page tant la place me manquait-, cet homme avait été un signe positif, m’avait apporté quelque chose d’indéfinissable.

Il m’a raccompagnée au métro, en silence. Il m’a donné son prénom et son numéro de téléphone. Je n’ai rien donné. Je l’ai quitté en disant « au revoir », en faisant un signe de la main qui aurait pu s’apparenter à un pied de nez.

J’avais lu une première et dernière fois, ce papier, puis, l’ai froissé et jeté sur la voie du métro.

En rentrant dans la rame,  j’ai réalisé que, si je l’avais, d’une certaine manière remercié, j’avais oublié de lui dire « merci ».

Baignade dans les ruines de Tyr – août 2011  

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