Fata Morgana – Uruguay

Je me suis réveillée au petit matin après un rêve étrange, qui m’a fait rencontrer un personnage venu de nulle part, qui m’a fait fabriquer de toutes pièces, cet être imaginaire venu d’Amérique du Sud, et plus particulièrement d’Uruguay. Etait-ce suite à ma lecture hier au soir, des pages des Exercices d’admiration d’Emil Cioran dédié à Susana Soca ? J’étais épatée de voir ce que l’imaginaire réussit à créer. Je me suis empressée de coucher ce rêve, de donner corps au personnage d’Oscar Schnell, avant qu’il ne s’efface de ma mémoire.

*****

Novembre 1997 : Nous étions dans la grande salle de réunion vitrée, en plein brainstorming, lorsque Paule Chevert, la responsable des Ressources Humaines, est entrée, accompagnée d’un homme, immense par la taille. Surpris par le bruit de la porte, nous avons tous tourné la tête et nous sommes tus.

« François, dit Paule, d’une voix claire et retenue, voici le nouvel arrivant  dont je t’ai parlé.  Antonio, du bureau de Montevideo, le recommande vivement pour rejoindre ton équipe. Il a une expérience de cinq ans dans le secteur boursier.  A l’issue de la période d’essai, nous verrons s’il peut passer sénior et prendre la responsabilité du chantier des Opérations sur Titres. »

Campé derrière Paule, on le discernait assez bien tant il était grand, longiligne, étiré comme une statue de Giacometti. Ce nouveau était clairement plus âgé que nous, et avait au moins trente, trente cinq ans. Il portait une fine moustache soignée, travaillée, brossée, qui embrassait ses lèvres ourlées. On eut dit une paire de moustaches, comme celles de Salvador Dali. Il avait les cheveux bruns, gominés, plaqués contre le crâne. Malgré son teint mat, on pouvait voir le rouge de ses joues colorées par le froid.

Son costume avait l’aspect d’un drap de laine quelconque. Rien à voir avec la flanelle grise légère soyeuse des garçons de l’équipe. La couleur marron de ce costume détonnait. La coupe démodée, antédiluvienne faisait que les rebords de sa veste étaient d’une largeur impressionnante. Il semblait flotter dans sa veste. Les manches trop courtes laissaient entrevoir des poignets fins, portant une lourde montre ancienne, avec un bouton pour la remonter.

Ses mains fortes, rougies encore par le froid qui régnait dehors, contredisaient son ossature fine, presque féminine. Elles semblaient avoir davantage l’habitude de tenir des rênes, de lancer des lassos, plutôt que de tenir un crayon à papier.

Ses grosses chaussures noires, tachées par la neige et la boue semblaient avoir parcouru des milliers de kilomètres dans la pampa.

Nous avions repris nos réflexions. Nous devions sortir une première version de la présentation pour le soir même, ce vendredi. Il observait, écoutait sans dire un mot.

Concentré, silencieux, ses sourcils épais et noirs, se rejoignaient presque, sans qu’il ait à les froncer.  Ses yeux inquiets, balayaient l’espace, comme deux essuie-glaces sous une pluie battante.

A 16H, lorsque nous avons lâché les crayons et les feutres, pour aller prendre un café, il était encore rivé sur sa chaise.

François, lui tapota l’épaule pour lui faire signe de nous suivre. Le vendredi après la pause café de 16 H, c’était « casual » ! Tous les hommes, enlevaient leur cravate.

En allant au café, tous commençaient à enlever le plus haut bouton de la chemise. Lorsque nous rentrions dans cette salle vitrée, comme un seul homme, la cravate était enlevée et prestement abandonnée sur les dossiers des fauteuils. Le nouveau avait repris sa place.

N’avait-il pas osé la retirer, ou n’avait-il pas remarqué cette libération, cette liberté qui annonçait le weekend ?

Sa cravate marron amplifiait la rusticité de son costume. Trop large, trop longue, cette cravate unie, terne, en laine damassée, avait cet aspect  suranné, vieillot, et le vieillissait. Une épingle dorée était plantée en plein milieu. En or brillant, parsemée de petites pierres vert émeraude, on ne voyait qu’elle.

Les idées fusaient de partout et le brouhaha régnait autour de ce paperboard où moult feuilles recueillaient nos idées. Le nouveau, vissé sur sa chaise, semblait littéralement perdu.

François lança : Et au fait, tu t’appelles comment ?

Le nouveau le regarda avec des yeux écarquillés, surpris par cette question. Sa main anxieuse se réfugia vers l’aiguille de sa cravate qu’il ne cessait de gratter, silencieusement. François relança : Comment t’appelles-tu ? Tu sais, tu peux enlever cette cravate. Lâche toi, c’est vendredi !

Tout le monde se mit à éclater de rire. Le visage du nouveau devint écarlate.

Son front se mit à luire et l’on pouvait distinguer des gouttes de transpiration, se former et rouler littéralement vers ses sourcils où elles se perdaient. Après une minute de silence, après une éternité, il bafouilla : « I do not speak any french, I don’t understand anything ». Son accent sud américain, nasal, traînait sur la fin de chaque mot, rendant sa phrase incompréhensible. L’assemblée commençait à s’impatienter et quelques sifflets moqueurs fusèrent.

François lui demanda son nom dans la langue de Shakespeare. Un son confus, lent et désarticulé sortit de la bouche du nouveau. Perdu, il s’y reprit à plusieurs fois pour que nous comprenions enfin, cet accent venu des antipodes, de l’Amérique du Sud…. Oscar Schnell, faisait le chemin inverse de ses aïeux lorrains. Il avait quitté l’Uruguay pour partir à la conquête de la France.

Drapeau Uruguayen

François lui jeta : « Et bien, ne sois pas ridicule, enlève ta veste, ta cravate, rejoins nous, au lieu de rester à l’écart » puis il compléta d’un ton plus empathique, « Décontracte toi, il va bien falloir que tu apprennes le français »

Oscar se leva, ôta sa cravate. L’épingle se détacha accidentellement et tomba parterre. Oscar commença à se courber et se mettre à quatre pattes, pour retrouver son trésor, lorsque François, fatigué, lui dit : «  c’est bon, personne ne va te voler cette épingle. Qui en voudrait ? Tu la chercheras plus tard, nous avons assez perdu de temps comme cela. »

Décontenancé, il rejoignit le groupe. Le travail reprit. Le regard hagard, il tenait dans ses mains un gros feutre dégageant une odeur forte.

Ne comprenant pas nos échanges, ne sachant que dire, ses yeux fixaient la personne de François dont il espérait de l’aide.

A vingt heures, François libéra les troupes, non sans donner à chacun du travail pour le weekend. Oscar remis sa cravate, ajusta son épingle, et enfila soigneusement sa veste. Il se fit réexpliquer en anglais, par François tout le travail attendu pour le lundi matin. Il passait du dictionnaire Français, à celui anglais-espagnol. Il rangea dans sa sacoche, minutieusement, les notes qu’il avait prises.

L’équipe le vit s’investir dans son travail et oublier l’Uruguay.  En l’espace d’un mois, Oscar avait abandonné sa moustache, modifié sa coupe de cheveux, et mis au rebus son costume, sa cravate et son aiguille, pour adopter les costumes en flanelle. Grâce à des cours intensifs, Oscar se débrouillait à l’oral, en parlant un savant mélange d’anglais et de français. Nous l’aidions en relisant et corrigeant ce qu’il écrivait. Ses notes, présentations étaient truffées de fautes, rendant son français à l’écrit, aussi maladroit qu’un albatros évoluant sur la terre ferme.

Malgré tous ses efforts et l’énergie déployés, sa période d’essai ne fut pas renouvelée.

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