Le prix du désamour – 3

Ils s’étaient tous retrouvés, en ce 8 octobre, au cimetière du Montparnasse, à l’occasion des funérailles de leur ami commun. Paradoxalement, si la disparition d’A.Bozorgmehr, avait surpris Léa, elle ne lui avait pas causé de chagrin. Cette mort si brusque, accidentelle, sans souffrance, n’est-elle pas idéale pour quitter cette réalité ?

Chacun, dans ce groupe d’amis, menait sa vie de son côté. Les couples tenaient souvent grâce aux enfants. Elle était la seule à avoir choisi de tracer ses pas seule, dans un espace de liberté absolue.

Cela avait un prix.

Les hommes que Léa fréquentait ne lui donnait pas d’amour. Jamais elle n’avait prononcé  « je t’aime ». De même, aucun homme ne lui avait dit « je t’aime ». Jamais, elle n’avait ressenti d’amour pour l’un d’entre eux. Elle ressentait uniquement de l’attirance, du rêve.

Elle n’était attirée que par les hommes qui avaient signé un contrat de mariage. C’était la garantie pour elle de ne pas devoir « vivre ensemble ». Cela lui était impossible. Leur vie et la sienne devaient être étanches, comme des murailles de chine.

Sa mère lui disait enfant qu’elle n’avait pas de coeur, mais une pierre à la place du coeur.

Oui, son monde était minéral, froid, aride.

Elle savait le rendre chaleureux avec parcimonie, avec économie.

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Elle avait eu l’impression d’être pour A.Bozorgmehr une respiration, un refuge secret, qui l’éloignait de son quotidien fade, fait de repères rassurants.

Elle partageait ces instants de respiration. Ils étaient alors, deux êtres, nageant sous l’eau, en s’insufflant, tour à tour, l’air nécessaire à la survie, à l’ivresse des profondeurs, dans le sombre, là où personne ne peut voir, entre deux eaux. Ils nageaient dans cet espace intime, ce no man’s land.

We rose up slowly, …, Roy Lichtenstein – 1964, Musée d’Art moderne de Frankfurt

Cela correspondait bien au caractère de Léa. Elle vivait ainsi dans l’ombre, dans un entre-deux temps. Ils ne vivaient pas dans le quotidien, mais l’exceptionnel.

Peu importe de vivre dans l’indéterminé, si ce dernier est intense, pointu comme une lame. Au moins, la sensation de bonheur est démultipliée et la séparation indolore.  Non, la séparation n’est pas indolore, n’avait pas été indolore lorsqu’il l’avait quittée, ce dernier jour de septembre, l’année dernière.

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Dans la chambre de ses lundis, M.A. ne cessait de répéter à Léa, qu’elle fuyait la réalité, qu’elle devait accepter des hommes normaux (comme lui?). L’exceptionnel est trop rare et elle n’avait cessé de payer le prix fort pour son plaisir, ces instants volés au temps et plantés dans la géographie.

Le point de Bozorgmehr était, selon M.A, le miroir du plaisir si fort, et si fugace de Léa, c’est-à-dire le sommet de son désamour, qui s’inscrivait dans la durée.

La disparition tragique du point de Bozorgmehr, qui se décomposait littéralement, devait représenter pour Léa, une véritable opportunité, pour enterrer cet amour perdu, éperdu – perdu deux fois, dans un certain sens.

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