Bleu Piscine : Retraite à la Villa Cimbrone – Ravello

Toutes les maisons ont des odeurs. Les hôtels n’en ont pas. C’est la première pensée que j’ai eu en franchissant la lourde porte de la Villa Cimbrone.

Sans doute,  car ils ne sont pas habités.  Les hôtes s’y succèdent, sans âme, sans y rester, sans vraiment les habiter. Il y passent une nuit ou deux, dans l’éphémère.

Comment faire mienne cette chambre 14, cette chambre des pivoines, des paeonias ? Comment l’habiter, l’aimer dans ma solitude ?

Par l’écriture, tout simplement.

*****

L’hôtel était désert, vide, ce qui était de bon augure, car je ne cherchais que le silence, la paix, le retirement.

Je n’y croiserai, pendant ces dix jours, que de rares hôtes, près de la piscine, aussi soucieux que moi, de rester dans un parfait anonymat, un état fantomatique, transparent, invisible.

Seuls les spectres accompagnés de leur discrétion, sont tolérés, acceptés, à la villa Cimbrone.

La Villa Cimbrone est la halte parfaite pour cette retraite aoûtienne : L’endroit, ma chambre, mes terrasses relèvent de l’olympe, du mythe du paradis terrestre. Je suis pourtant bien dans la réalité et non dans un rêve, même si j’ai vécu ce rêve.

Je retrouve cette côte à la découpe parfaite, aux falaises qui plongent dans cette eau claire, limpide d’un bleu vert, ou d’un vert bleu, unique, donc reconnaissable parmi la multitude.

C’est justement cette singularité qui me transporte, tout comme le lisse de la piscine, où tout glisse, y compris le silence.

Avec le soleil qui perce à travers ces nuages gris, le bleu piscine change de couleur et Eole fait naître à sa surface d’infimes vaguelettes, ténues, improbables, comme des irisations.

******

La piscine de la villa Cimbrone n’est pas exceptionnelle : Elle ne donne pas cette impression, ne fait pas naître ce rêve de nager dans l’espace, comme la piscine du désir.

Elle a la forme d’une goutte d’eau, comme le souligne ma filleule. Oui, la forme d’une goutte d’eau ou même littéralement celle d’une larme, représentant tout mon désespoir.

Dépourvue de plongeoir, car trop peu profonde, elle a la particularité de posséder un escalier aux marches peu élevées, qui permettent de s’enfoncer petit à petit dans l’eau.

Allongée sur un transat, je suis transportée 20 ans en arrière, à l’époque du Caruso “familial” où je prenais le thé vers 17h en perdant mon regard vers les montagnes et ses feux de broussaille, la lente marche des moutons qui rentrent au bercail.

J’oubliais les églises, et leurs cloches qui sonnent toujours de manière irrationnelle à Ravello. Elles ne ponctuent pas les quarts d’heure, les demi heures, mais, d’autres temps, le temps de Ravello, le temps où justement on a tout son temps et où il est dépassé, transcendé, oublié.

*****

Le caractère silencieux de ce lieu m’a impressionnée :  Le silence règne dans ma chambre, dans l’hôtel, dans le parc, autour de la piscine.

J’ai alors eu cette impression que seuls quelques hôtels me procurent : avoir ce sentiment singulier que je possède l’hôtel pour moi toute seule.

En séjournant à la Villa Cimbrone, je savais que j’aurais pour moi seule, tous les jours, en me levant au petit matin, lorsque le disque solaire serait levé mais encore caché derrière les montagnes plantées de l’autre côté de la vallée,  que j’aurais pour moi toute seule, la terrasse de l’infini.

A 6H30, je quittais ma chambre, traversais cet immense parc solitaire, où les senteurs des pins tournesol, des champs de lavande, des rangées de thuyas, étaient magnifiées par les rais naissants du soleil qui dévoraient la fraîcheur nocturne et libéraient enfin les parfums.

Seuls le chant des coqs, ainsi que la cymbalisation des cigales rompent le silence. Le bruit des cigales varie avec la température, qui elle-même dépend du jeu des nuages courant devant le soleil.

Mon pas rythmé, le long de cette allée droite, franche, sans fin, déboucherait sur vers mon territoire, cette contradiction, la parcelle infinitésimale de la terrasse de l’infini.

Je pénétrais sur cet infini bien réel, saluais chaque statue, encore endormie, figée dans cette entre-deux, où leur ombre n’existait pas encore.

A 6H50, elle re-prenaient vie, grâce à l’astre solaire, à ce disque, qui sans effort, jaillissait au dessus de la crête.

Les statues se réveillaient alors ; leur ombre se projetait sur le sol, en s’étirant de manière intense et maximale sur le sol. Elles parcourraient leur chemin de vie sur cette terrasse, tel Sisyphe sa route vers les sommets, en poussant son rocher.

La brume du petit matin, faisait que le bleu du ciel et celui de la mer s’unissaient et que la ligne de démarcation, la ligne d’horizon était abolie, reposant dans un monde flottant entre deux univers aquatique et aérien.

J’assistais alors au ballet des hirondelles fendant l’air, se jetant dans le vide depuis la terrasse en exprimant leur joie avec un petit accent italien.

Assise sur cette chaise, je remplissais mon moleskine.

*****

Mais revenons à la chambre 14.

Cette chambre était presqu’à l’image d’une cellule monacale, simple, avec ses murs blancs, dépouillés, une table posée devant une fenêtre regardant l’infini, une armoire et une splendide commode à la patine parfaite.

Une porte-fenêtre donnait l’accès à une fine terrasse rectangulaire, qui, hormis l’absence de statues, possédait la forme parfaite (à une échelle plus réduite) de celle de la terrasse de l’infini.

Le soir, depuis cette terrasse, appuyée sur ma table d’écriture, j’assistais aux concerts du festival de Ravello. J’avais été envoûtée par la musique d’un violoncelle jouant les suites de Bach. Ecouter le son grave, doux, mélancolique de ce violoncelle, à mes yeux (ou plutôt, mon ouïe, le plus bel instrument du monde avec l’alto) relevait de l’improbable et du ravissement.

*****

J’aurai vécu des instants magiques, dans la solitude, remplissant mon désespoir, ma peine infinie, de mélancolie.

Textes protégés par Copyright : 2010-2011 © Swimming in the Space