S’en aller

Ma douleur est trop forte, face à tout ce désamour, à ce manque d’amour. J’ai besoin de m’en aller.

J’ai vendu mon appartement du jour au lendemain. Je m’y sentais bien pourtant, mais je n’ai cessé d’y être humiliée :

  • Les hommes m’y ont tuée en tant que femme.
  • J’y aurai lu l’annonce de la mort de mon père, et son testament, où il m’aura niée, tuée, en tant que fille, et en tant qu’être humain.

Je ne supporte plus cet endroit où règne la désolation, comme tous les endroits où j’ai pu vivre avant.

Je n’ai jamais réussi à m’attacher à un appartement, à me fixer sur un lieu. Je réalise que j’habite davantage les hôtels. J’aime y aller, en partir, en toute liberté, pour y retourner si je le veux, si j’ai aimé l’endroit.

Vivre chez soi est vivre dans une prison.

Je ne supporte pas de me coucher dans cette chambre, dans mon lit, en constatant les jours qui défilent, au dessus du vide stellaire de ma vie

J’ai eu cet impérieux besoin de m’en séparer, pour mieux faire naître l’oubli, ou la rupture, atteindre ce fameux plateau du répit, avoir l’illusion de pouvoir redémarrer quelque chose, ailleurs.

Oui, ces nouveaux endroits, ces clairières ne sont que des fata morgana.  Il n’y aura jamais de foyer magique, chaleureux. Je suis condamnée à la désolation.

Fata Morgana, Antarctique, 1991

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Les blocs qui ont bougé en moi, ou qui se seront détachés de moi, cette année, à Baalbek m’apportent le malheur et la désolation et me rappellent que l’enfer a toujours été ma destination.

Telle une alakaluf, les mots « bonheur » et « amour » ont été bannis de ma personne, dès mon apparition sur terre. Je vis dans un monde glacial, au fin fond de l’univers, dans ces contrées désolées où les monstres sont relégués.

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Les blocs du sentier du plaisir, qui l’an passé, avaient bougé, de manière favorable, se sont effondrés cette année. Ils m’ont quittée à jamais, et gisent dans ce champ de ruines, pour toujours, où ils m’ont abandonnée. Le pays du bonheur, même éphémère, n’existe pas pour moi : c’est le pays où je ne peux arriver, qui m’aura toujours échappé.

Comme me le martèle M.A. dans la chambre de mes lundis, tout peut arriver, tout est possible. Je lui rétorque qu’il fait son devoir, qu’il ne va pas me dire l’inverse, et surtout que RIEN, également, peut se passer. Pourquoi l’enfer voudrait-il se détacher de moi ?

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Je ne suis que douleur. La douleur mentale ne fait que se démultiplier, envahir mon corps dans son entièreté :

  • chacun des pores de ma peau,
  • chaque recoin de mes organes, de mes viscères,
  • chacun des millimètres des kilomètres de vaisseaux, de veines, d’artères,
  • chaque millilitre de sang irriguant mes organes,
  • y compris le fluide de ma pensée,

ne sont que douleur.

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Je constate que depuis quelques mois, je n’arrête pas de me doucher, de prendre des bains, et cela, jusqu’à quatre ou cinq fois par jour, tant je me sens rejetée, galeuse, sale.

Je tente d’expulser l’odeur fétide de la décomposition, de la mort, qui est en moi.

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Avec ce vide, ce désamour, ce besoin d’amour jamais comblé, je tourne en rond, je me demande comment atteindre un répit dans cet enfer qu’est ma vie.

J’avance dans le noir le plus complet, dans un monde de noirceur totale. Et alors, je pense à Soulages, je reprends espoir. Le noir magnifie la lumière. Dans cet univers si sombre, la lumière si ténue soit-elle, est obligatoirement visible.

Alors, depuis mon monde fait de noirceur, je scrute l’horizon, inlassablement, sans répit.

Mes yeux balaient l’espace à la recherche d’un rai, d’un point de lumière, un espoir.

Car si je vis dans la détresse, je n’ai pas le droit de désespérer, malgré cette condamnation à la damnation, malgré la difficulté de mon chemin de vie qui traverse la plaine de l’enfer.

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