Le prix du désamour – 2

Je n’attendais pas grand chose de la succession de mon père. Mais je m’attendais au moins à être considérée comme sa fille. Et bien non, mon père a été le géniteur de 3 enfants, mais n’a eu qu’un fils et qu’une fille, comme il le stipule dans son testament.

L’intégralité de ses biens (ou le maximum), par le biais de contrats d’assurance-vie, et de montages financiers, passe hors de la succession et va à son épouse, à son fils et à sa fille. Je n’y existe pas, j’en suis absente.

Pour être très précise, mon prénom (sans ma qualité) est cité dans une annexe, comme on mentionnerait le nom d’un chien. Ma qualité de « fille » y est absente.

Après avoir réparti entre ses deux enfants, ses objets personnels qui ont de la valeur, mon prénom arrive en fin d’annexe, pour me léguer le minimum du minimum, soit :

– l’oeuvre d’un écrivain dont je ne peux décrypter le nom. Mais mon père prend bien soin de mentionner qu’il manque un tome,

– une affiche politique,

– deux gravures anglaises.

Pourquoi ces trois objets incongrus ?

Pour acheter sa bonne conscience, son chemin vers le purgatoire, voire le paradis ?

Dieu seul le sait.

*****

Ce testament, est clairement rédigé dans le but de me blesser, m’humilier, nier une nouvelle fois mon existence, afficher toute la haine, la rancoeur, le mépris envers ma personne qui manquait de docilité. Oui, la première qualité d’un chien, est sa docilité.

A travers ce testament, je ne me vois pas comme un être humain, mais comme un sale chien, un chien galeux. Je revis la souffrance de ne pas avoir été aimée, de ne pas exister. Je n’existe pas. Je suis « personne », rien.

Qu’ai je donc fait pour que mon père répande sur ma personne, toute la haine qu’il portait envers le monde entier, ainsi que son aigreur abyssale ? Je n’en sais rien. Je pense qu’il m’avait élue comme la personne idéale pour payer sa détresse.

Mon père m’a toujours clairement annoncé la couleur.

Rien n’optait en ma faveur puisque je n’avais pas été un enfant désiré, en arrivant au pire moment. Mon caractère manquait de docilité. J’étais disgracieuse, au point qu’il me dise qu’il avait honte de mon aspect physique. J’étais paresseuse. Mon intelligence était fortement remise en cause par cette phrase martelée : « Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois ».

Enfin, écouter mon père me souhaiter d’en baver toute ma vie, et aussi son absence d’au-revoir lorsqu’il est parti, du jour au lendemain, du domicile maternel, puis son silence durant ces dix-sept années, m’auront encore plus déroutée.

N’aurait-il pas mieux fallu interrompre la grossesse de ma mère, plutôt que de me faire arriver au monde ?

Si je n’ai manqué de rien matériellement, j’aurai vécu mon enfance, puis ma vie d’adolescente et d’adulte, dans un manque d’amour complet, total, absolu. J’aurais nettement préféré l’inverse.

*****

Je sais que ce géniteur n’a jamais su « donner ». Tout avait un prix, y compris l’amour qu’un père porte à sa « fille ».

Je le vois encore, parfaitement me marteler, qu’il pouvait nous indiquer, combien il avait dépensé, au centime près, pour chacun de nous trois, depuis notre naissance.

Comment aimer, comment être aimée, si votre propre père ne vous aime pas, s’il se considère comme un géniteur et non comme un père, s’il cherche à vous démolir, à vous anéantir, à vous nier et non à vous « élever » (pas seulement éduquer, mais aussi élever (vers le haut)) ?

Si je n’étais en rien la fille qu’il souhaitait avoir, je sais qu’il a compris, qu’il ne correspondait pas à l’image du père que j’aurais souhaité avoir.

Le patrimoine génétique, qu’il m’a légué est tellement rempli de haine, que j’ai fait le choix de tout arrêter avec moi, ne pas me reproduire, ne pas avoir d’enfant, me détacher de tout.

Je ne regrette pas ces choix. En plus de la liberté immense qu’ils me procurent, j’ai cette assurance de ne pas reproduire mon malheur, ma souffrance, le monde de désolation dans lequel je vis.

Finalement, ne rien avoir de lui, être exclue du périmètre des récompensés, des êtres aimés, être déshéritée, n’est pas si mal.

J’assume mon indocilité. J’ai grandi sans amour. Je n’existais pas, je n’étais personne. Je n’ai donc que le minimum.

*****

En lisant ce testament, ce n’est pas l’absence d’argent qui me révolte, comme sans doute mon père devait l’espérer, mais c’est la honte et le désespoir qui m’envahissent.

J’ai encore un peu plus honte de ce père. J’ai honte de sa petitesse, de son aigreur, de son manque de courage.

Je réalise que mon père est arrivé à ses fins : me détruire psychologiquement. En ce sens, il a gagné son petit pari qui était d’anéantir ma vie, faire en sorte que je ne me construise pas.

Comme je n’ai rien pu construire, il n’y a rien à reconstruire, à réparer, en ce qui me concerne.

A moi de gérer ma honte, ma solitude, mes choix, mon fardeau, de vivre exclue, et dans un profond désamour. A moi de trouver le plateau du répit, cet endroit où je cacherai ma personne, ma honte, ma souffrance.

Je suis pourtant heureuse que mon père soit parti en paix avec lui-même, rapidement, sans souffrir, qu’il ait été heureux et entouré durant ces dix-sept années, des êtres qu’il aimait et qui l’aimaient.

*****

Si pour mon père, tout avait un prix, y compris l’amour qu’il portait à ses enfants, l’amour est à mes yeux, un partage. La liberté et l’amour n’ont pas de prix !

*****

Et ce texte, que je classe dans la catégorie « billet » ? Quel en est son prix ? S’évalue-t-il au temps que j’ai passé à l’écrire, au poids de la honte qui s’est libérée de moi ? Est ce que je pèse moins lourd (suis-je plus légère) après avoir couché ces mots ?

J’ai vraiment un grain, je suis allée me peser !

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