Retraite levantine

Comment libérer la pensée dans un univers surchargé de superflu ? Comment distinguer l’essentiel, dans cette masse d’inutile ?

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Je ne voulais pas rester à Beyrouth, me disant que cela serait sans intérêt et étant persuadée que je me trouverais pas d’hôtel à habiter ; Je n’y trouverais que du lourd, du pesant, du surfait, pour ne pas dire du défait. Je voulais  partir directement pour le sud du sud Liban.

Et puis l’Albergo, demeure ottomane des années 20, m’a attirée, par accident, en ouvrant ce magazine Air France, distribué lors de mon vol pour Naples, début Août.

Cet hôtel semblait avoir un soupçon de charme et le magazine en vantait le calme, une « retraite » à Beyrouth et une des dix bonnes raisons de séjourner dans cette capitale.

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L’immense chambre qu’est la mienne, à l’hôtel Albergo, cette chambre 502, me semble à la fois grande et minuscule :

  • grande avec son lit aux dimensions généreuses, sa façade dotée de larges portes fenêtres donnant sur sa terrasse ombragée.
  • Minuscule, car l’espace libre n’existe pas à mes yeux. Chaque recoin de l’espace est occupé, surchargé. Les murs y sont lestés de papiers peints aux dessins qui m’envahissent, m’emprisonnent. Les chaises, canapés sont recouverts de tissus lourds, aux motifs bien trop précieux pour ma personne. Le bureau, les tables, les meubles sont en marqueterie. Le décor de cette chambre 502 me donne des nausées. Le summum est atteint lorsque je regarde le lustre de cette chambre au plafond écrasant, bas compte tenu de la surface de la pièce.

Je ne supporte pas la lumière qui vient des plafonds, celle des lustres ou celle des « spots ». Je n’aime que la lumière rasante des lampes sur pied, ou posées sur une table, un peu comme au Japon. Je me bats avec les femmes de chambre et le room service pour garder ce lustre éteint. Ce serait la première chose à supprimer dans cette chambre, pour moi, qui aime tant la faible lumière de l’habitat japonais, l’ombre japonaise. Mais je suis en orient, le pays où l’apparence, les soleils trompeurs, la lumière et son éclat stérile, futile, éphémère, superficiel sont de rigueur. Cependant, l’ombre et le silence existent bien au Liban, avec parcimonie, ce qui les rendent encore plus singuliers, précieux.

La décoration lourde de ma chambre n’était cependant pas d’un total mauvais goût. La literie y était divine, m’invitant à la sieste au plus haut du soleil.

C’est sans doute pour cela, grâce à la divine literie et à mes pensées pour Antoine, que j’ai réussi à faire abstraction du décor de cette chambre.  Et puis, finalement, cette chambre, me plaisait bien : son entrée séparée, sa terrasse privée et  le côté masculin de sa décoration, me faisaient l’imaginer en une garçonnière idéale.

Cette terrasse me permettait d’éviter le toit terrasse, avec son personnel omniprésent, insistant, qui ne cessait de me déranger.  Je n’aurai croisé aucun hôte. L’Albergo m’offrait effectivement une retraite idéale.

Je me suis retirée et j’aurai vécu sur ma terrasse, dans ma chambre, pour éviter ce personnel envahissant.

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Enfin si, j’ai croisé un hôte inattendu : mon père disparu.

Le fantôme de mon père est venu me saluer en ce 23 août, et m’obliger à un jeûne involontaire, puisque je me suis cassé une dent au petit déjeuner, en hurlant de douleur. Du sang, dont je ne supporte pas le goût dans ma bouche, s’est écoulé entre mes lèvres, pour envahir ma tranche de pain et la barre de miel du Chouf posée dessus.

Je ne pourrai plus m’alimenter pendant près d’une semaine, jusqu’à mon retour à Paris.

Comment retrouver Antoine, avec cette dent cassée dont une odeur fétide, l’odeur de la mort s’échappait  ? Mon père, décidément, ne voulait pas que j’aie droit au bonheur.

La veille en visitant les ruines de Tyr, je n’avais pu résister à me jeter à l’eau, dans cette méditerranée où je m’étais délectée en contemplant ces ruines gisant sous l’eau depuis une éternité. J’avais eu une sombre prémonition, lorsque je suis sortie de l’eau si belle, si bleu, si limpide,  Oui, en sortant de l’eau, j’étais tombée sur une demi-mâchoire, avec deux dents, un reste de squelette que j’envisageais être celle d’un chien.

Symboliquement, je me voyais dans ce chien, puisque tout le monde, y compris Antoine aurait traité un chien mieux que ma personne. Mais cela, je m’en rendrais compte en fin d’après-midi, au Sporting Club de Beyrouth, là où je devais le rejoindre à 16h.

J’avais 9 heures devant moi, pour me perdre dans Beyrouth, après avoir pris du Panadol, acheté à la pharmacie Habib tout près de l’Albergo. Les deux comprimés de Panadol, pris toutes les deux heures semblaient effacer ma douleur dentaire …

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