Terrasses estivales : de l’Italie au Liban

Ce qui aura marqué mes vacances, en cet été, le thème qui a surgi de mes déambulations italiennes et libanaises a été incontestablement, celui de la terrasse. Je n’ai nullement été terrassée par qui ou quoi que ce soit, mais j’ai pris du plaisir à être transportée par des terrasses estivales et à me transporter de terrasse en terrasse.

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Mes deux terrasses idéales, relevant, déjà isolément, de la perfection, de l’inaccessible, sont, sans conteste, mes deux terrasses italiennes, qui sont les miennes et que j’aurai liées, reliées pour l’éternité cet été, par ce vol intense, lumineux, digne du vol d’Icare. J’ai pu les voir, les regarder, les embrasser du ciel, et non plus de la terre. Elles deviennent en cela divines, sublimes, célestes, inséparables. A elles seules, elles forment un monde, sont une partie de moi-même, indissociables de ma personne.

« La terrasse de l’infini » qui se jette dans le vide, dans ce vertige, depuis le fond du parc de la Villa Cimbrone, pour rejoindre le bleu de la méditerranée. Les bustes la ponctuent et le soleil projette leur ombre, les fait évoluer sur le sol en ruines, pour les précipiter dans cet abîme, en fin d’après-midi.


Mais, ce qui m’a totalement renversée, bouleversée, ce que j’aurais voulu partager avec un homme, était l’absence de ligne d’horizon ; elle était totalement abolie, de telle sorte que les univers aquatique et aérien ne faisaient plus qu’un.

– « La terrasse du désir », celle de la Villa Malaparte, avec sa virgule, plantée sur le toit, cette chaise longue qui n’attendait que moi, des paysages environnants à couper le souffle.  A chacune de mes visites, le désir monte en moi, de la manière la plus abrupte, et je ne me lasse pas d’embrasser ce paysage, comme je ne me lasserais pas d’aimer, d’embrasser l’homme idéal.

Ces deux terrasses italiennes sont à mes yeux, « une ». Inséparables désormais, elles ont ouvert une voie, un passage pour que je vive en expansion, pour soulager la souffrance collée à ma peau, à mes os.  Ces paysages emplissent mes poumons de cet air doux, grâce à ce trait aérien qui les lient pour l’éternité.

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Les terrasses libanaises sont plus récentes. L’idée d’aller à Tyr, est apparue, au hasard d’une visite au musée du Louvre, en cet hiver glacial.

– La terrasse de cette allée magique à Tyr, bordée de rares colonnes fines, délicates, aériennes se prolonge dans la méditerranée si bleue, si limpide, comme une voie impériale, ou voie royale (je pense ainsi à Malraux).

Cette terrasse mi terrestre mi sous-marine a été la découverte de cette année 2011, ce pourquoi, je suis retournée au Liban. Sa magie relève, dans un certain sens, de la magie de la Terrasse de l’Infini qui danse littéralement entre un univers aérien et l’autre aquatique.

J’ai adoré me faufiler dans ce passage secret, cet escalier, et observer ce vieillard ouvrir cette lourde porte en fer qui s’ouvrait non pas sur une pièce, une chambre, un espace clos, mais la mer, l’infini, la liberté qu’elle suggère.

J’ai terminé la visite de ce site en plongeant avec bonheur, dans ce champ de ruines sous-marines, à la recherche des pierres les plus belles, des coquillages les plus précieux, comme le murex, en devinant les colonnes, statues, escaliers engloutis pour longtemps encore, en plein cimetière marin.

Cette visite aquatique de ce champ de ruines, aura ouvert mon appétit, d’autant plus que ce pêcheur de sardines, installé sur un vestige englouti, allait me fournir mon déjeuner !

Le site de Tyr aura été la révélation du bonheur, du sentier du plaisir de cet été. Moins intense, sans aucun doute, que le trait reliant mes deux terrasses italiennes, la terrasse de Tyr, a été un moment inattendu, improbable et délicieux.

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Les terrasses de Baalbek ne m’appartiennent en rien. Elles relèvent de l’accident, issu de la curiosité, puisqu’il me fallait ouvrir un livre à Baalbek.

Et d’ailleurs, j’ai remarqué, cette année, le splendide texte de Jean Cocteau sur les mystérieuses terrasses de Baalbek :


Les mystérieuses terrasses de Baalbeck d’où l’on suppose que les hommes partaient vers les astres ne sont-elles pas le lieu idéal pour que l’âme du poète y prenne son vol et le large » Jean Cocteau, 1960

J’ai vécu un réel cataclysme intérieur, intime, l’année passée, à Baalbek, grâce aux deux terrasses de cette plaine de la Bekaa :

  • celle de l’hôtel Palmyra (hôtel que j’ai trouvé en ce 25 août, déserté, débarrassé du passé),
  • celle du temple de Jupiter, avec ses blocs tombés à terre.
En contemplant cette terrasse du temple de Jupiter, depuis la terrasse de l’hôtel Palmyra, un moment fugace et magique s’est produit en 2010 : des blocs entiers de mon passé se sont détachés de moi, comme ces blocs qui étaient tombés au sol, lors d’un tremblement de terre.
J’ai vécu littéralement une libération à Baalbek, depuis ces deux ruines qui se regardent.
Je ne sais si, comme l’année passée, des blocs m’auront quittée ou auront bougé, au plus profond de moi, pour me faire avancer, progresser, sortir de mon désespoir.
Depuis cet hôtel déserté, vide, encore un peu plus en ruines que l’an passé, je n’ai ressenti aucune magie, comme l’année dernière, mais au contraire, une sérénité en suspension, en vol entre ces deux terrasses.
En cette fin d’après-midi, assise, sur un bloc à l’ombre, depuis la terrasse du temple de Jupiter, j’ai contemplé la fragilité, la couleur renaissante de ces blocs massifs, solides, qui semblaient inébranlables et qui pourtant, comme pour tout, pour tous, se sont effondrés :
J’ai été frappée par cette ligne d’horizon si claire, si nette, qui scindait le paysage en deux :  le ciel si bleu et si pur et puis l’Anti-Liban et son aridité.
Je savais que cette ligne d’horizon ne faisait pas partie de mon univers, car dans mon monde, la ligne d’horizon est abolie, comme le temps.
Ces deux terrasses de Baalbek seraient-elles un pendant, une réplique, une répétition de mes terrasses italiennes ? Non, je ne le pense pas, sincèrement.
J’avoue bien volontiers, avoir été sous le charme de ces deux terrasses, dont j’ai adoré la fragilité et la solidité ainsi que le côté suranné. Mais, ces blocs sont trop imposants, trop visibles pour mon univers fait d’ombre. Je préfère la discrétion de mes terrasses italiennes qui se cachent, ou celle de Tyr qui disparaît sous l’eau !
En cela, elles sont bien plus belles, car plus fines, plus solides, plus tangibles, plus diaphanes, plus spectrales, plus émouvantes, plus ambiguës.

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Enfin, je ne voudrais pas omettre le saut que j’ai fait, pour rejoindre deux terrasses plus modestes,

– ma terrasse de la chambre 14, de l’hôtel Villa Cimbrone à Ravello, qui reproduit cette Terrasse de l’Infini au plus proche, dans ses proportions,

– la terrasse de ma chambre 502 de l’hôtel Albergo, à Beyrouth.

Elles-deux, ont participé à leur manière, à mon retirement, à ma retraite estivale.

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