Les macarons oubliés

L’incident des « macarons oubliés » a fait que mes vacances ont mal débuté en ce vendredi 5 août ;

Je me suis sentie blessée, mal aimée. Cet oubli a mis en exergue encore un peu plus le désamour que je vis depuis toujours. Il a remué le couteau dans la plaie. J’ai physiquement senti la lame acérée faire éclater, accentuer la douleur lancinante, sourde, qui m’envahit lorsque je me sens meurtrie, à terre, mourante.

Photo de Valérie Décoret, I ♥ Cakes

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Cette histoire est d’une banalité déconcertante :

Ma nièce avait un travail d’été dans une petite station balnéaire au fin fond de la Normandie. J’étais dans la maison où ma mère est née, pendant quatre jours.

Lorsque je vais dans ce bocage si vert, près de la mer, la seule chose que je mange avec plaisir, que je peux avaler, sont les macarons au citron du traiteur local, situé dans cette station surannée, près du front de mer, où s’égrènent des maisons des années trente.

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Pour assouvir ce désir de macarons, en avoir, de tout frais à manger, lorsque ma nièce reviendrait le soir,  je téléphone chez ce traiteur et commande pour la maisonnée six macarons : 2 au caramel, 2 au citron, 1 à l’orange et 1 à la framboise !

Les fameux macarons sont « réservés ».

Je désire ces macarons !  Je n’ai qu’une seule envie : les sentir doucement perdre leur unité dans ma bouche, les sentir fondre contre mon palais, en utilisant ma langue, comme pour un baiser amoureux.

Pour faire disparaître l’appréhension, l’anxiété qui naissent, – Et oui, et si ma nièce oubliait les macarons ? -, je prends la peine de lui envoyer, plusieurs messages textes dont raffolent les adolescents.

Oui, j’en envoie plusieurs, écrits dans le français le plus beau, le plus pur, car les trois mots reçus de ma nièce (« T’inquiète ») massacrant ce français n’ont fait, que justement, redoubler mon inquiétude.

Avec un tel message, je craignais le pire. J’envoie un nouveau message. La réponse me rassure « Je suis allée chercher les macarons et j’ai mangé celui à la framboise ».

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Je vois ces deux macarons jaunes, en rêve, durant cette journée, où je taille en silence, les arbres fruitiers et les plantes grimpantes du jardin maternel. Le soleil perce le ciel pommelé de nuages. Les nuages prennent la forme des macarons. Le soleil revêt son habit jaune citron.

Le monde est fait de macarons au citron.

Ma mère part chercher ma nièce en cette fin de journée ensoleillée. Je suis allée prendre un long bain, pour me détendre, parer mon corps, avec un seul désir, comme un désir amoureux, inaccessible : les macarons, dont j’avais rêvés toute la journée.

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Je me revois descendre l’escalier pour aller accueillir ma nièce et les macarons….

Et là, j’entends ma nièce rentrer dans des explications déconcertantes pour justifier l’oubli des macarons.

J’ai senti cette colère froide monter en moi, à la vitesse de la lumière. L’intensité de cette colère glacée faisait naître de multiples tensions dans mes cervicales, ma mâchoire, mes trapèzes.

J’étais touchée au plus profond de moi. Ce que je désirais le plus au monde était resté dans le réfrigérateur au sous-sol d’une boutique. Je suis devenue folle à lier, songeant planter tout le monde et rentrer à Paris le soir même, ou le lendemain à l’aube.

Mon appétit s’était littéralement volatilisé. Je ne voulais plus rien. Plus rien, strictement plus rien ne pouvait me faire plaisir. Mon désarroi était réel, et ma nièce jugeait l’oubli anodin. Son ton sûr, ses mots choisis à dessein m’ont défaite.

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Ma mère s’est alors sentie investie d’une mission diplomatique pour sauver les macarons, ou plutôt, les si rares jours que je passais en Normandie puisqu’elle avait compris ma folie en voyant poindre cette colère impossible à maîtriser, déconcertante, glaciale.

Je vivais cette intrusion diplomatique comme une trahison :  pour sauver ma nièce, ma mère avait confirmé, qu’elle devait aller au marché le samedi (donc le lendemain) et qu’elle en profiterait pour aller chercher les macarons oubliés.

Cette tentative de diversion, ce leurre n’avaient fait qu’aggraver la situation, car, en cela, elles deux me sous-estimaient et m’humiliaient.

Ma colère ne fait qu’amplifier, que se démultiplier dans ce type précis de situation.

A ma question :

« Et qu’as tu donc à acheter au marché, pour faire près de cinquante kilomètres ? », ma mère n’avait pas su répondre.

J’avais alors lancé, désespérée, exaspérée : « Acheter la paix au marché, est inacceptable. Surtout n’y va pas ! »

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Il était trop tard, le mal était fait.

Rien ne pourrait me donner ces macarons. D’ailleurs, je n’en avais plus envie. Le désir de macarons était mort et moi avec. Je vivais cet incident comme une mise à mort. Je n’ai rien avalé jusqu’à mon retour à Paris, le lundi.

Je m’infligeais à nouveau, cette double (voire multiple) peine, comme me le répète M.A., dans la chambre de mes lundis. Les autres ne m’aimaient pas et je ne m’aimais donc pas.

Ma nièce, avait planté une lame au plus profond de moi. Elle avait brisé la confiance que j’avais en elle. Je savais que rien ne serait plus comme avant, et que je ne pourrais plus jamais compter sur elle.

Cette trahison de la confiance que je lui avais accordée, était pour moi, la marque du désamour dont je souffrais.

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Cet incident a pris des proportions gigantesques, car je manque d’amour, et que toute entaille devient béante, comme la fosse des Mariannes. Je vis à chaque fois un cataclysme d’autant plus grand cette fois ci, que ma nièce a pris le parti de ne pas le faire exister et donc de me tuer.

Ces macarons étaient le cadet de ses soucis. Ils relevaient, comme moi, comme ma personne, de l’indifférence, de l’insignifiance, de la déchéance.

Cet incident a sombré illico presto dans l’oubli de son adolescence. Mais ma blessure à moi, est là, intacte, profonde, béante.

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