Bleu piscine : Cimetière marin – Tyr, Liban

Après avoir tracé cette ligne aérienne, reliant la Terrasse de l’Infini à la Villa Malaparte, il me fallait accomplir un autre rêve, aquatique cette fois-ci : nager, plonger dans les ruines sous-marines de Tyr, dans le sud du Liban.

Ne pouvant nager, cet été,  pour des raisons évidentes, dans le Lac Assad en Syrie, j’avais trouvé cette idée des ruines sous-marines de Tyr ou Sour, belle et désirable, en écoutant Antoine me parler de cet endroit.

J’avais été transportée, lors de notre visite hiémale au Louvre, -comme avant-goût à mon voyage-, par sa manière de prononcer le nom de ces « dots », de ces points géographiques, par son accent unique, son accentuation singulière lorsqu’il me parlait.

Le son doux et rauque de la voix d’Antoine, m’avait suggéré une circonflexion. Puis l’idée, l’envie de faire un plongeon là-bas, se sont précisées, devenaient incontournables.

De surcroît, imaginer un Liban déserté en cette fin août, m’avait ravie. Comme d’habitude, le voyage serait à inventer, dans la solitude qui m’habitait. Enfin, la solitude serait rompue, comme le jeûne, tels « l’iftar », ou mes « petits-déjeuners », puisqu’Antoine me rejoindrait, non pas à Tyr, mais à Beyrouth.

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Le champ de ruines terrestres à Tyr, à proximité de la mer, n’a qu’une surface limitée, minuscule. Il ne reste pas grand chose sur place, si ce n’est quelques mosaïques, citernes, et colonnes. Tout reste à découvrir, encore enfoui sous terre ou englouti.

En arrivant sur place, j’ai eu le sentiment d’atterrir sur un espace magique. J’ai marché délicatement sur ce territoire, en veillant à ne rien déranger, déplacer.

J’ai déplié la carte. Les relevés topographiques manquaient certes de précision, mais le pays était désertique, vierge. Jamais, je n’avais vu un tel champ d’écriture, prêt à accueillir des mots, à l’infini.

J’ai déambulé sur ce site, seule, dans la solitude absolue, ai trouvé une place idéale à l’ombre d’une colonne, qui m’offrait un paysage sublime : J’ai pu divaguer, perdre mon regard vers la mer, le ciel.

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J’imaginais trouver en plongeant, ce coquillage si précieux, le murex qui colorait pierre, papier et textiles en pourpre. Cette couleur unique, précieuse, si prisée des phéniciens, avait donné le nom au pourpre de Tyr.

Je rêvais d’écrire mes mots dans ce pourpre de Tyr. Et puis, si je n’en trouvais pas assez, je puiserais mon encre dans cette mer au bleu si dense.

Ce bleu profond tranchait par rapport au bleu clair du ciel. Jamais la ligne d’horizon n’avait été aussi franche, nette et précise.

Quel contraste avec l’Italie, la côte Amalfitaine, où le ciel se noyait dans la mer !

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Les vieillards, gardiens de ce temple, m’ont offert le plus beau des cadeaux : Oui, devant la tâche qui m’attendait, il me fallait de l’encre bleue, pourpre…

La mer, à la surface si plane, à la couleur bleue intense, abritait une ville en ruines, engloutie.

Ce réservoir, à l’eau bleu-nuit me fournirait l’encre pour mes lignes d’écriture, pour que je les couche sur ces plaines qui se perdaient avec l’horizon.

L’un des gardiens m’a donc accompagnée et indiqué le passage secret, au bout du site, qui tombait dans la mer.

Nous avons descendu un escalier étroit qui donnait sur une lourde porte en fer. A l’aide de la clé du paradis, il a ouvert ce passage qui permettait l’accès à une plage de rochers aux couleurs divines : marbres de toutes couleurs, polis par le ressac.

Champ de ruines sous-marines, Tyr, Liban

Je n’avais plus qu’à nager dans ce cimetière marin.

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J’ai plongé dans l’inconnu, dans les eaux sombres et magiques, le plus bel endroit pour trouver le murex. L’eau de la méditerranée en ce point précis avait une température idéale.

Des colonnes, des murs reposaient au fond.

Des sculptures rongées par les courants, le sel et les algues se dessinaient  et représentaient un paradis pour les coquillages et les poissons.

Devant tant de beauté, ma curiosité s’est amplifiée ; je me suis écartée de la surface. Il y avait longtemps que j’avais perdu pied.

J’ai alors été attirée, encore plus profond, par mes courants de pensées, et là,

je n’ai pas senti que je me perdais, que j’étais perdue, déboussolée, sans dessus dessous,

je n’ai pas senti l’air qui se vidait de mes poumons,

je n’ai pas senti l’air me manquer,

je n’ai pas senti le froid m’envahir tout doucement,

je n’ai pas senti mes pensées se prendre dans la nasse de ces ruines,

je n’ai pas senti dans cette ivresse des profondeurs, que mon billet n’était plus valable, au delà de cette limite invisible,

je me suis noyée pour l’éternité, sans autre forme de procès.

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Après ce délire géographique, poétique, après tant de beauté, de plaisir, j’ai regagné lentement le rivage. A regret, j’ai regagné cette plage cachée et ai refermé soigneusement la porte à clé, comme la clé de mes songes, de mes rêves.

Pour revenir à la réalité, j’ai rencontré, en remontant vers l’entrée du site, un contingent de casques bleus chinois.

J’ai erré dans Tyr, marchant au hasard, prenant les sentiers qui bifurquent et ai atteint un phare abandonné.

Ce phare m’a fait rêver et penser au film Diva de Beineix.

Au pied, se trouvait un hôtel-restaurant en perdition. Cela tombait bien : j’avais faim de sardines.

Cette halte dans ce lieu relevait d’un autre plaisir : celui de la simplicité et de la liberté que seules les vacances prodiguent.

La plage de l’hôtel fabuleuse s’ouvrait évidemment sur le champ de ruines de Tyr, et ai pu prolonger en cette fin d’après-midi, ma baignade estivale, dans cette eau chaude,  si limpide, m’esperdant dans les ruines qui s’offraient à moi.

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Le soir, je regagnais Beyrouth et ma chambre 502 de l’hôtel Albergo, pour entamer un autre voyage : ouvrir l’enveloppe qu’Antoine m’avait remise à Paris et qui m’indiquerait le lieu et l’heure de notre rendez-vous, le lendemain !

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