De la Villa des Mystères

Texte co-écrit avec ma filleule Pauline.

Nous avons quitté Ravello, ce village suspendu dans les montagnes, à l’aube, dans le seul but d’atteindre le site de Pompéi, pour l’ouverture, d’éviter la foule et de nous y perdre, sans rien chercher, en compagnie du silence saisissant de cette ville morte.

La voiture sillonnait en toute quiétude, et en silence, la route serpentine qui traversait ce parc national entre Sorrente, Ravello et Salerne. Il offrait des paysages brumeux, à la végétation d’un vert intense, improbable, en pleine Italie du Sud…. Pins et noyers se succédaient avec les vergers en terrasse, à flanc de falaise. Ces champs de citronniers se renversaient, littéralement dans les ravins, dans la mer.

Aucun centimètre carré ne semblait perdu, tout comme au Japon, où l’espace dédié au jardin, à la nature est si restreint, précieux, sacré.

Le chauffeur ne nous imposait ni radio, ni musique, ni conversation. Il respectait notre silence, l’état méditatif et le regard perdu de ma filleule, devant tant de beauté.

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J’avais retrouvé un petit guide illustré sur Pompéi, acheté en 1993, pour ma première visite sur cette côte, près de Naples. En l’ouvrant, j’avais retrouvé le ticket d’entrée de 10 000 Lires pour accéder au site de Pompéi, des feuilles et fleurs de laurier séchées.

Sur la gauche : ticket d’entrée au site en 2011 ; Sur la droite, ticket d’entrée de 1993

Ils avaient reposé au milieu de ce livre, pendant 18 ans, au chapitre consacré à la Villa des Mystères.

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Nous étions arrivées juste pour 8H30, à l’ouverture des lourdes grilles du site. Il n’y avait pas un chat.

Je voulais justement revoir la fabuleuse Villa des Mystères, car excentrée, d’une rare beauté, grâce à ses fresques d’un rouge profond, qui se présentaient comme des façades, des fenêtres et qui avaient tant inspiré Rothko.

Visiter Pompéi, dans la solitude, relevait du miracle en ce début août. Nous avons pris la direction de la fameuse Villa, en prenant notre temps, en errant de rue en rue, en laissant la ville morte s’offrir à nous, nous intimant de rentrer dans une demeure, d’en visiter le patio, les jardins intérieurs, nous invitant à la boulangerie, nous offrant la villa de Salluste, ….

Nous ne croisions que nos ombres. Les rues désertes s’étendaient à perte de vue, m’évoquant les scènes urbaines désertes du cinéma italien de l’après guerre.

Les roues des chars avaient réussi à user ces immenses pierres plates en granit gris bleu.

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Comment ne pas être transportées devant ce qui s’offrait à nous.

J’avoue que j’aurais bien séjourné  davantage dans ces ruines saisissantes. Passer devant la demeure restaurée du directeur du site de Pompéi, avec ses vignes, ses figuiers, pins et thuyas m’aura enchantée

Et d’ailleurs, je trouverais l’idée excellente, de restaurer quelques villas, à l’écart de la foule, d’y faire renaître leurs jardins, pour y accueillir des hôtes et leur permettre d’habiter Pompéi, d’y passer quelques nuits, dans le silence, à l’ombre du Vésuve. Alors oui, ce serait un Pompéi  pour le singulier, la rareté, le “privilège” …

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De la Villa des Mystères, je retiens :

–       le nom qui suscite le désir

–       son caractère excentré, isolé comme une île (isola signifie île en italien)

–       les fresques, leur structure ou architecture : ces façades, ces fenêtres, leur couleur, les triptypques,

les polytptyques

–       ce rouge  sombre, unique que je pourrais appeler “mystérien”, qui a fasciné Rothko,

jusqu’à bouleverser sa peinture, la simplifier, la radicaliser !

–       les patios, le silence, notre solitude

–       l’odeur entremêlée de lavande, romarin, laurier et thym

–       le rêve, l’apaisement qu’elle m’a procurés, dans la solitude, le silence, le long des couloirs, des dédales pour passer de pièce en pièce.

Les rites des plus célèbres frises de la Villa des Mystères sont parfaitement détaillés dans les ouvrages spécialisés, notamment la splendide fresque, relatant d’un côté, le rite initiatique, la divinisation de Sémélé et de l’autre celui de Dyonisos.

La singularité de cette fresque ne repose pas seulement sur sa beauté, son raffinement, mais aussi dans sa lecture si particulière  : non pas linéaire, mais de façon discontinue, symétrique, comme si les murs conversaient, se répondaient, pour converger vers l’union de Dyonisos et Sémélé, sur le mur principal.

Tout cela me remémorait la splendide conversation entre les piano, violon et  violoncelle, dans l’andante, con moto du trio in E Flat,  D 929 de Schubert.  J’adore ce morceau, interprété par R.Serkin au piano, et les frères Busch, au violon et violoncelle. Au son de cette conversation musicale,  Marisa Berenson est magnifiée par la lumière des bougeoirs, dans le film Barry Lyndon.

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Si ma filleule a eu le sentiment étrange de faire partie intégrante de cette fresque somptueuse, en participant littéralement, à ce rite initiatique, en en étant la spectatrice et la lectrice improbable, j’ai eu, quant à moi l’impression de visiter la plus belle exposition de Rothko, d’aller à la source de sa peinture, de vivre, dans un espace temps indéfini, l’évolution de son oeuvre.

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