Le prix du désamour

ou …la main tranchée…

En plein été, dans un jardin, sous des arbres, un bras était posé sur un banc ou une table. La main s’offrait en spectacle, telle une oeuvre d’art.

Léa avait dans sa main, un énorme couteau de cuisine, au manche noir, et à la lame en acier. La lame avait été affûtée sur une meule, exactement comme celle qu’avait son grand-père.

L’acier avait été clairement travaillé, d’où certaines imperfections, rayures, décelables à l’oeil nu.

Léa n’avait eu aucune hésitation, en plantant ce couteau dans cette main, entre le pouce et l’index.

Léa regardait le sang couler sans aucune émotion.

Elle n’a pas entendu crier. Seul, le bruit du vent dans les feuilles rompait le silence.

Puis, il y a eu un immense blanc dans le rêve de Léa.

Léa réapparaît le lendemain, exactement au même endroit, dans ce jardin verdoyant, comme si elle ne l’avait jamais quitté.

Mais quelqu’un est arrivé.  Une personne, face à elle, lui parle (est-ce un enquêteur?, un inspecteur de police ?).

Léa est dans l’incapacité de l’affirmer. Il inspecte cette main tranchée, mise dans un sac en plastique. C’est donc bien plus qu’une entaille, puisque la main a été tranchée.

Léa n’avait pas le souvenir d’avoir touché l’os du poignet.

La lame était rentrée à la verticale, comme un coup net de poignard, d’après ses souvenirs. Où est la personne blessée, amputée ?

A qui était-ce donc la main ? Elle n’en avait aucun souvenir. Elle ne le savait pas. Léa ne savait même pas pourquoi elle avait agi ainsi. Pourquoi, pour quoi avait-elle planté ce couteau ? Il devait bien y avoir une raison. Elle aurait pu tout aussi bien planter un baiser dans le cou.

L’enquêteur n’a pas l’air de la soupçonner. Il semble même vouloir la rassurer en lui disant que grâce à l’ADN collecté, il sera possible de retrouver l’agresseur. Il précise : Nous saurons, nous découvrirons qui est l’agresseur, s’il est né à partir 1975.

Léa est soudain saisie par l’effroi car l’année mentionnée, est celle de son année de naissance. Elle va donc être dévoilée. Léa est incapable de se dénoncer néanmoins. Elle reste muette et transie d’inquiétude.

Le sang coule toujours. Il forme une mare sur le sol vert, sur cette herbe fraîche qui sent si bon après l’orage.

La flaque cerne désormais la pomme posée sur la table.

Ce sang coule tellement, que le corps de la victime a du perdre tout son sang au point que ce liquide de vie, se déverse dans la mer et rougit cette étendue d’eau.

Léa est immobile, extrêmement angoissée à l’idée d’être découverte.

Elle se sent dans une situation inextricable, dans un corner, cernée de partout.

Elle veut alors attraper son moleskine et son crayon, pour y décharger son angoisse en couchant ces mots sur le papier. Ils sont posés sur le banc. Elle tend sa main droite, et n’arrive pas à les saisir.

Léa se met à crier, à hurler, en silence, exactement comme le silence capturé par Bacon dans ses toiles, juste avant l’explosion du cri  : son poignet droit est déchiqueté, la chair béante.

C’est son sang qui coule, c’est sa main, amputée, qui repose ainsi. Elle y reconnaît maintenant une de ses bagues qu’elle porte à l’annulaire.

*****

Léa s’est alors réveillée en sursaut, s’asseyant dans son lit, avec le coeur qui battait à mille à l’heure, haletante, en sueur, mais elle avait ses deux mains ! Léa a alors retrouvé son moleskine, son stylo mine pour y coucher ce rêve immédiatement !

Pourquoi se mutiler, être à la fois coupable, victime ? Pourquoi, dans cette souffrance que nul ne veut imaginer, dont tous font le déni, sauf X., son désir meurt, se volatilise, disparaît. Elle n’a plus envie de vivre.

Elle ne veut plus RIEN, car elle n’existe pas, n’est rien, n’est pas aimée.

Ce cauchemar revient alors la hanter inexorablement. Elle veut partir, s’en aller. Elle sait qu’elle se fera du mal un jour, quand elle ne pourra plus supporter cette souffrance qui l’aura dépassée, qui aura gagné.

Sa souffrance ne cesse de grandir, atteint une intensité proche de l’insupportable. Personne ne la voit tomber dans l’abîme, inexorablement, sans retour possible.

*****

Léa avait appelé X. dès qu’il avait fait jour. Léa l’avait réveillé, mais il était venu aussitôt. Ils avaient pris un petit déjeuner ensemble. Il lui avait dit, en embrassant ses mains, ses doigts, ses poignets, qu’elle n’en finissait pas de payer le prix de son déplaisir, de son désamour, de la perte de la perte.

« Tu sais, au fait? », a-t-il ajouté, « J’ai fait le calcul. Ton père mettait l’équivalent, d’à peu près 1000 euros, dans la corbeille, chaque dimanche ! Tu te rends compte, Léa ! Il était pété de thunes ton père, pour claquer autant de fric chez le curé ! Il devait avoir, vraiment, mauvaise conscience ».

Renversée, retournée, sur le canapé, X. la nourrissait. Léa gardait les yeux ouverts et la tête à l’envers, elle tentait d’oublier, de se perdre dans la petite eau-forte de Reinhoud.

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