Voyages : Perte de mes traces

Le mot « esperdre » me suit à la trace, depuis que je lui ai dédié quelques lignes.

En retirant mon passeport flambant neuf ce midi, ma déception a été grande. En demandant à récupérer mon passeport expiré, l’agent de la préfecture de police m’a dit d’un ton glacial : Impossible.

Elle prenait tout son temps, justement en prononçant cette impossibilité, et prenait du plaisir à amputer, avec une paire de ciseaux acérée, mon passeport, le coin supérieur de ses pages. Puis, elle a apposé de toutes ses forces, un tampon encreur cruellement usagé, indiquant la mention « ANNULE » sur chaque page.

J’étais dans la souffrance.

J’ai insisté, car cela me tenait tant à coeur : Les fois précédentes, j’ai toujours pu récupérer mon passeport. Je veux garder les visas, les timbres,…

Le fonctionnaire zélé répète ce mot, ces 10 lettres et ce point final, que je déteste le plus au monde : impossible.

Je repars amère, vivant cette confiscation de mon vieux passeport, comme une véritable perte.

******

Je me suis alors vue, marchant dans la neige, damant cette page blanche avec mes pas, et ainsi d’une certaine manière, littéralement écrire, dessiner mes voyages, transcrire mes pensées, mes rêves, mes enchantements, les moments divins et sublimes.

J’entends le bruit feutré de mes chaussures écrasant la poudreuse. Je vis dans un monde où le bruit existe comme dans un univers enneigé.

Et puis, soudain, cette tempête tant redoutée, surgit de nulle part, recouvre la trace de mes pas. Le vent se déchaîne, mon corps se glace. Je me retourne, les traces de mes voyages ont disparu à tout jamais.

*****

Lorsqu’internet n’existait pas encore, je prenais toujours beaucoup de plaisir à envoyer des cartes postales des pays que je parcourais. Je choisissais avec beaucoup de soin les timbres les plus beaux, pour magnifier les endroits que j’avais aimés. De même, j’ai toujours soigneusement conservé les cartes postales reçues du monde entier, ainsi que tous mes passeports (enfin tous sauf le dernier).

*****

Et puis, à chaque fois que j’ouvrais mon passeport, je revivais les voyages heureux.

J’ai perdu les timbres que j’adorais scruter : les timbres de l’aéropostale des pays d’Amérique du Sud : Costa rica, Equateur avec cette marque unique des îles Galapagos, Argentine, Chili, ….

J’ai perdu les tampons attestant de mes visites au Japon qui rassuraient tant les inspecteurs de l’immigration lorsque j’arrivais au pays du soleil levant. Je sais que lorsque je retournerai au Japon, ils ne comprendront pas pourquoi je viens seule dans leur pays, ils seront désemparés en me voyant me présenter seule au poste d’immigration.

J’ai perdu le franchissement des frontières entre des pays que j’ai aimés. J’ai perdu les marques de mes passages aux différents postes frontières, que ce soient les aéroports ou les routes terrestres ou maritimes entre les pays se jouxtant : Syrie et Liban, Panama et Costa-Rica, Hong-Kong et Chine, Japon, Australie, Nouvelle Zélande, Afrique du Sud.

J’ai perdu mes collections d’aéroports américains, où avoir ce droit d’entrée depuis 2001, requiert de plus en plus de temps et me fait toujours craindre de manquer ma correspondance…

J’ai perdu mes visas syriens, jordaniens, pakistanais, chinois, chiliens dont chacun, mangeait une page entière.

Me rendre à l’ambassade ce ces pays en France n’était pas seulement à mes yeux, une préparation au voyage, mais, déjà, littéralement, un voyage en soi.

J’ai perdu une partie de mes voyages, certes, infime, mais dont la valeur est symbolique, justement par le caractère minuscule mais intense de la marque, et donc de la trace, du tracé, du trait libre de mes déambulations sur cette planète.

Elle pourrait se résumer, en un point concentré et intense qui rayonne :  ma liberté, dans l’espace et dans le temps.

Ma mémoire a perdu en intensité, les passages les plus chers, tant aimés, de ma vie.

*****

Qui peut comprendre à quel point ce passeport rempli, « plein » perdu était si important, au point que je tombe dans le vide et le néant.

La perte de ce carnet, de ce passeport, équivaut à avoir perdu une partie de moi-même, un peu comme la perte de la table des matières, du livre de ma vie.

Textes protégés par Copyright : 2010-2011 © Swimming in the Space