Esperdre

Après avoir dormi durant quasiment quatre jours et quatre nuits, je commence à pouvoir imaginer, désirer à nouveau. Je sors peu à peu de ma torpeur. J’ai réussi à sortir de ce lit, de ma chambre, pour regagner le jardin que j’avais perdu.

Pendant ces quatre jours, j’aurai expulsé de mon corps, des litres de sueur à l’odeur fétide, des kilomètres d’images que sont mes cauchemars.

Serait-ce un mot, le mot « éperdu » qui aura été le facteur déclencheur de mon réveil ?

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J’ai retrouvé ces lignes, sur mon moleskine. Ces mots, inventés ou recopiés je ne sais d’où, m’ont bouleversée, renversée. Tous ces miroirs, ces murs, ces labyrinthes infinis se sont brisés, sont tombés dans un fracas étonnamment silencieux, grâce à ce mot, à son double tranchant, l’arête qu’il m’offre :

Eperdu un mot qui ne calcule pas, qui n’arrête pas mais soudainement emporte vers l’improbable.
De l’ancien français esperdre qui veut dire perdre complètement, il signifie aussi troublé par une violente émotion.

A miser exclusivement sur la perte, il ne connaît ni la mesure, ni la bassesse.

Son envergure est immense et sa trajectoire bouleversante.

Et s’il transfigure le regard, l’amour, la passion, c’est de toujours leur donner sa perspective de coeur qui bat contre le néant.

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Avec cet « esperdu », les images d’épouvante sont littéralement balayées.

Se dessinent devant moi, une plaine, un plateau improbable, où l’horizon est dégagé, immense, et libère ma pensée. Je suis à nouveau sur cette fine ligne, comme en arrêt sur un dé en équilibre, prêt à se renverser : Vais je tomber dans la folie ou vers le sublime ?

Cela ne dépend que de moi.

Les images que je désire, où je désire littéralement me rendre, me perdre, m’esperdre, se précisent. Je réalise que je dessine, j’invente l’esquisse de mes échappées à venir.

Mes destinations estivales sont arrêtées et je pourrai alors inventer trois voyages radicalement différents avec ces trois destinations improbables, qui me donneront une trajectoire bouleversante, renversante, surprenante, à écrire.

Mais finalement, ces pays, me taraudaient, venaient visiter mon esprit à petites touches, depuis un petit moment, sans que j’y prête une attention forte, puisque je vivais sans le moindre espoir. J’ai réussi à saisir le fil, à fileter.

Le mystère et le désir sont bien là puisque je ne sais pas ce qui va s’écrire sur chacune des partitions, ces improvisations.

Leurs folles trajectoires vont-elles se croiser, pour n’en former qu’une seule, avec un seul trait intense, improbable et lumineux que je verrai depuis le ciel, depuis Google Earth ?

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Il me fallait :

– une abbaye ou une église vide, nichée dans la verdure, où me ressourcer dans le silence

– la sublime Italie pour rêver, écrire, me perdre, en fantasmant sur ses piscines du désir, ses paysages bleus et infinis, où le ciel et la mer se noient l’un dans l’autre,

où l’ombre des statues se promène sur le sol au fil du temps :

– et le Liban, pour la sonorité de la langue arabe, et puis aussi pour poursuivre la découverte de son aridité, 

de ses vertes vallées dont celle de la Qadisha, 

et de ses ruines englouties à Sour

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J’espère que les trajectoires de ces voyages vont se croiser.

Si seulement un homme souhaitait m’accompagner, dans mes chambres d’été, pour que nous nous y renversions et qu’il s’y perde  avec moi. Je le voudrais tant.

Mais je crains fort, que seule, ma solitude m’y accompagne, et qu’elle ne se contredise nullement.

Mon coeur est-il voué à battre contre le néant ?

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