Photographes américains : Irving Penn

Radical Beauty :

J’ai reçu une newsletter qui m’a fait plaisir, celle de la galerie californienne Fraenkel pour annoncer une exposition sur Irving Penn, ce photographe de mode disparu en octobre 2009.

Le titre fabuleux de cette rétrospective a suscité ma curiosité : « Radical Beauty »

J’aime la radicalité, qui laisse transparaître la notion de « différence ». Et cette radicalité m’incite à tirer sur le fil en argent, qui se promène devant moi.

Les quatre photos qui étaient jointes, m’ont stupéfaite, tant les femmes photographiées y étaient étonnamment cachées, tant la beauté de ces femmes relevait de la fabrication, de la composition artistique, d’une esthétique inhabituelle.

Les deux premières photos sont des « focus » sur la bouche.

Seule et uniquement la bouche fardée, est révélée, occultant ainsi leur visage.

Une des bouches a la couleur rouge cerise : ce rouge profond, agressif et provocateur, dessine, sculpte ces lèvres aux formes parfaites, exquises. Une cigarette se consume, et tranche sur ce rouge.

L’autre bouche fait ressortir de multiples rouges apposés de manière inversée, verticalement et non pas horizontalement, en épousant le contour des lèvres. D’ailleurs, sciemment, ces rouges débordent de manière anarchique, faisant disparaître cette bouche : Vomit-elle du sang rouge sombre, presque noir à certains endroits, ou est ce l’image improbable d’une pivoine japonaise, avec sa déclinaison infinie de rouges flamboyants ?

L’absence de visage, la suggestion de la beauté, inspirée par ces bouches, dégagent, sans aucun doute, naturellement, du désir, presque de l’érotisme ; donc ces photos sont littéralement et précisément érotiques.

A quoi pense l’homme, en les regardant ? Le désir monte-t-il en lui ?

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Les deux autres portraits montraient le visage de femmes, dans leur entièreté.

Mais là aussi, les visages ne sont pas au premier plan :

Le premier visage est caché par un masque transparent (comme du collagène), qui laisse deviner un maquillage sophistiqué, sur un visage sublime. La chirurgie esthétique, les crèmes de jouvence subliment la beauté « construite » de toutes pièces, façonnent d’une certaine manière, les critères de beauté de notre époque : jeunesse, lèvres épaisses, absence de rides, peau tendue et non distendue. Aucun relâchement n’est toléré !

Le second visage revêt littéralement un costume, digne du carnaval de Venise : Peint en blanc, le visage est recouvert, décoré de fruits confits, réglisse, perles de sucre et autres confiseries : beauté et gourmandise seraient-elles enfin réconciliées ?

Il y a toute une mise en scène du visage, chez Irving Penn, dans ces portraits, tous réalisés en studio. Il suggère la beauté par la construction, par le fard, le masque, en faisant un déni du naturel.

Je trouvais cela très différent des photographies de Richard Avedon de « Modèles ». Avedon analyse le mouvement, veut rendre l’impression du changement incessant, de l’élan, de la super-activité du monde de la mode. Les photos de mode d’Avedon, sont prises parfois en extérieur. Le studio n’est pas son monde. Sa photographie est libérée, de ces travaux imposés, ces figures de style.

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En cherchant d’autres photos d’I.Penn, j’ai été vraiment frappée par sa série faite au Maroc, où il nous présente des femmes cachées, ligotées sous des étoffes, des drapées de tissus noirs.

Irving Penn – Femmes marocaines, 1950

Toutes ces photos nous montrent des femmes invisibles, avec le corps recouvert totalement. Impossible de deviner, une quelconque partie de leur corps.

Veut-il se révolter contre le sort réservé aux femmes dans ce pays où elles ont si peu de liberté ?

Ou bien, veut-il nous suggérer leur beauté, faire jaillir l’idée du désir chez les hommes, en masquant ce qui est beau, en imposant au spectateur, un devoir d’imagination, donc de rêve, de fantasme ?

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Enfin, je voulais terminer cet article, par cette photo improbable, ce cette guêpe sur la bouche de cette « guapa », et qui me renvoie à la photo d’un apiculteur prise par Richard Avedon.

Va-t-elle s’engouffrer dans la bouche ? Va-t-elle enfoncer son dard dans cette lèvre ?

Qui va gagner, qui va faire mal ? la guêpe, ou la femme ?

La guêpe est attirée par le goût sucrée de la bouche de cette femme … Une nouvelle fois, Irving Penn, nous entraîne dans un imaginaire érotique et fantasmatique.

Mais est-ce une vraie guêpe ? ou est elle morte, ou factice ? Serait-elle posée uniquement sur cette bouche, non pas par hasard, mais pour magnifier uniquement l’image du désir caché, celui de découvrir le visage de cette femme ?

Avedon, quant à lui, après avoir trouvé cet homme par une petite annonce, cherche à transmettre le calme, la sérénité atteinte de cet homme, face à l’invasion de ces abeilles, qui se posent tranquillement sur son corps, qui se collent à sa peau, et potentiellement représentent un réel danger.

Les deux photos ont indéniablement des points communs mais le message est radicalement différent, à mes yeux.

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Je ne pense pas avoir l’opportunité d’aller à San Francisco pour voir cette exposition d’irving Penn, ces beautés radicales. Mais, sait-on jamais ?

Pourquoi ne pas provoquer, fabriquer cette opportunité, comme première étape d’un voyage à inventer. Ce serait, en quelque sorte, un alibi, un prétexte, pour rejoindre, la Californie, et tout ce qu’elle porte de liberté, de rêves, de fantasmes en moi.

Pourquoi pas ?

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