52 semaines de déambulation : Pli 2

Historiette d’une française, lors de son 1er voyage au Japon 

Avril 2004 :

Lors de ce premier voyage au Japon, j’avais décidé de rejoindre Kyoto dès le deuxième jour. J’avais réservé ma première nuit au Four Seasons Marunouchi, en raison de sa proximité de la gare. L’hôtel n’avait rien d’extraordinaire, pas de piscine, pas de vue dégagée, mais le service y serait parfait.

De cette première journée au Japon, je n’ai que peu de souvenirs, si ce n’est que tous mes sens, malgré la fatigue, étaient en éveil : j’avais cette impression de m’être plongée dans un océan inconnu. Il faudrait que je m’accoutume aux courants, à la couleur de son eau, sa salinité, sa chaleur, ses différentes profondeurs, son bestiaire, la texture de ses rochers, et la déclinaison de végétaux : tout un nouveau monde à découvrir. Je nageais, j’évoluais dans cet univers marin, avec fluidité, surprise à chaque seconde par mille choses.

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L’hôtel me propose qu’un portier m’accompagne jusqu’à la gare. Le concierge m’avait acheté un billet à mon arrivée. Je ne sais pourquoi, car ce n’est pas du tout mon caractère, mais j’ai accepté cette suggestion, ce service.  Ce fut une expérience inoubliable, une des premières confrontations avec la culture japonaise et son sens du service.

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Le bagagiste tout pimpant dans son uniforme, prend en charge ma petite valise à roulettes. Il me devance, après m’en avoir demandé l’autorisation. La marche jusqu’à la gare dure environ un quart d’heure. Le chemin était facile et j’aurais vraiment pu le faire seule.

Nous arrivons donc en avance sur le quai de ce Nozomi, nom du Shinkansen ultra rapide, qui doit me mener à Kyoto.

Le train est en cours d’installation, et je peux voir un système étonnant de rotation des sièges, qui permet de mettre les fauteuils dans le sens de la marche !

Nous attendons que la voiture soit prête. Les portes s’ouvrent rapidement et je m’installe confortablement alors que le bagagiste installe ma valise dans le compartiment des bagages.

J’ai 15 minutes d’avance. Je salue le bagagiste, le remercie. Je prends soin de ne pas lui donner de pourboire, puisque cela voudrait dire que je n’aurais pas été satisfaite de ses services.

Et là, je deviens interrogative, stupéfaite, lorsque je regarde par la fenêtre : le bagagiste est sur le quai, il me regarde fixement.

Qu’ai-je donc fait ? Fallait-il lui donner un pourboire ? Je ne pense pas lui avoir plu ? mais je me pose bien la question, tout de même ! Mais que fait-il donc à attendre ainsi sur ce quai, de l’autre côté de la vitre ?

Il reste dix minutes avant que le train ne parte. Le wagon se remplit petit à petit, mais je suis tellement mal à l’aise, gênée par ce regard fixe, que je suis divertie et ne regarde pas tous ces hommes d’affaires qui s’installent. Je n’entends même pas tous ces jingles qui annoncent le parcours du train, en japonais puis en anglais.

Le bagagiste devient le coeur de mes préoccupations. Pendant ces dix minutes qui restent avant le départ, il est le centre de mon monde.

Je garderai en mémoire, toute ma vie, l’image de ce jeune homme, déguisé, avec son petit chapeau rouge sombre, sa veste en queue de pie grise.

Ces minutes n’en finissaient pas de passer, le bagagiste était comme statufié sur ce quai. Le temps allait au ralenti.

Plus les minutes s’écoulaient, plus j’étais mal à l’aise, gênée, voire, presqu’inquiète. Je n’en pouvais plus. J’avais bien dit  merci (« Domo arigato gozaimasu ») et  au revoir (« Sayônara »). Quel impair avais-je commis ? Etait-il encore temps d’aller lui porter un pourboire ? Cela ne pouvait être que cela, ce premier grand impair que j’aurais commis !

Je saisis mon portefeuille, je sors 1000 Yens, c’est peut-être trop, pas assez ?

Les portes du train se ferment alors, à ce moment précis. Mes yeux se lèvent vers le bagagiste et je le vois se pencher, se courber vers moi. Ce sera la dernière image que j’aurai eu de ce bagagiste avant qu’il ne disparaisse de mes yeux, pour toujours. Que j’ai été soulagée de le voir enfin disparaître !

*****

Ainsi, ai-je compris que c’est par infinie politesse et avec une grâce indéfinissable, que les personnes vous disent au revoir, se courbent, jusqu’à ce que vous disparaissiez de leur champ de vision !

Ceci n’arrive pas en toute circonstance, mais est systématique dans les hôtels de standing, les ryokans, et les magasins, restaurants que vous fréquentez régulièrement.

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