Hong Kong – Paradoxes architecturaux

Après six mois passés à Singapour, je suis restée dans la foulée, six mois à Hong Kong, en 1993 et 1994.

Je serai restée un an à l’hôtel … Mon hôtel, le Grand Hyatt situé à Wanchai, avait alors, une vue plongeante, sur le port de Hong-Kong. Je n’aurai pas une seule fois fermé les rideaux de mon immense baie vitrée. Un décor de rêve ! L’activité de ce port ne semblait jamais se relâcher : le va-et-vient des Star Ferry qui relient les deux rives, les jonques, les cargos, ferrys, et porte containers défilent, et offrent un paysage qui n’a rien de statique.

Le matin à 6 heures, je me promenais dans Wanchaï et voyais quelques chinois faire leurs exercices de gymnastique, d’autres du Tai Chi.

Deux époques semblaient rentrer en collision.

Voilà pour l’endroit du décor, planté au coeur de ce texte ! Des buildings flambant neufs sur l’île Victoria. Le luxe semble être partout, est envahissant : il est possible de parcourir la ville de mall en mall, d’escalier roulant en escalier roulant.

Les gratte-ciel rivalisent de créativité quant à leur architecture, et aussi, se battent en duel pour atteindre ces sommets, le ciel.

Je ne me lassais donc pas de regarder depuis ma chambre du 30ème étage, l’animation du port de cette ville. J’avais de surcroît une vue imprenable sur l’aéroport. J’avais vu durant mon séjour, le crash de cet avion de China Airlines. Cet avion flottait dans cette baie.

L’atterrissage était fascinant sur  Kai Tak (nom de l’ancien aéroport de Hong-Kong) : l’avion approchait … et au dernier moment alors qu’il volait au dessus de ces immeubles rongés par l’humidité, alors qu’il les touchaient presque des ailes, l’avion effectuait un virage à 45 degrés et là pour le coup, les ailes frôlaient les immeubles, et j’imaginais les habitations trembler, les habitants souffrir de ce bruit incessant …

Depuis ma tour d’ivoire, je voyais les avions atterrir et décoller toutes les 2 à 3 minutes !

Combien de fois ai-je atterri à Kai Tak ?  Je ne sais. Un de mes moments préférés était d’atterrir ou de décoller depuis cet aéroport, la nuit, et  de voir les lumières de cette mégapole depuis le ciel, comme je les regarde là, en ce moment précis, depuis Google Earth.

*****

Je vivais l’envers du décor, le soir, la nuit, lorsque je prenais le ferry, que je traversais le port pour rejoindre Kowloon.

Depuis le ferry, j’avais une vue imprenable sur tous ces immeubles modernes décorés pour la fête de Noël, sur l’île Victoria. Dès le mois d’avril, les immeubles de l’île qui se trouvaient en hauteur, dans le quartier résidentiel des mid-levels, étaient entourés de brume, d’humidité. Jamais, je n’aurais pu vivre sans paysage, dans les nuages quasiment pendant six mois de l’année.

Vue récente de l’ile Victoria

Kowloon était cet envers du décor. Néanmoins, sur l’île de Kowloon, se trouvait l’hôtel le plus prestigieux de la ville, devant lequel je passais.

« Le Peninsula » et sa horde de Rolls Royce dans l’entrée n’étaient que du clinquant.  Je n’ai jamais compris en quoi cet hôtel était prestigieux, le plus beau de Hong Kong. J’y suis allée deux ou trois fois, y prendre un thé. L’immeuble n’offrait qu’une vue limitée sur la baie. L’atmosphère était guindée, la décoration surchargée et de mauvais goût.

Hotel Peninsula, Kowloon, Hong Kong

Je préférais mille fois aller marcher, me perdre, déambuler dans Kowloon ; Après avoir dépassé la mosquée (*) dans l’artère centrale, je m’engouffrais dans les ruelles étroites, sales, envahies de monde, pour remonter jusqu’aux marchés de nuit.

(*) Cette mosquée improbable m’aura toujours étonnée à Hong Kong, tant je m’attendais à tomber en premier sur des temples bouddhistes.

Le sol était jonché de crachas, de détritus. Je me demandais comment les Hong-Kongais faisaient pour vivre dans des appartements aussi petits, insalubres, lugubres.

Les façades des immeubles étaient grises, rongées par l’humidité qui semblait tout anéantir, dévorer. L’arrière des immeubles était encore pire.

Beaucoup d’immeubles délabrés étaient détruits. Je voyais poindre alors ces étonnants échafaudages en bambou, derrière lesquelles, seraient construits des immeubles dont la façade serait recouverte de carrelage… blanc, pour tenter de juguler le temps, l’humidité, les moussons. Ces carrelages que je retrouvais partout en chine, où les villes poussaient comme des champignons.

*****

Je ne peux m’empêcher de faire un focus sur Wong Kar Wai

Je déambulais dans le Hong Kong de « Chungking Express » de Wong Kar Wai, que j’ai adoré, car tourné si vite et avec si peu de moyens, lorsque j’étais à Hong Kong. Deux histoires s’entremêlent dans le film, deux histoires que tout oppose si ce n’est que ce sont deux histoires d’amour….Et puis, ce film m’évoquait exactement l’envers du décor, mes promenades dans Kowloon, les marchés de nuit, l’odeur ignoble de ce fruit tant prisé par les chinois, le durian, l’odeur de vapeur du poulet en train de cuire qui me donnait envie de vomir, les canards laqués exposés dont la vue me révulsait, la saleté de cette ville qui ne savait pas trouver le répit, une seule minute. L’animation y régnait 24 heures sur 24.

J’avais aussi beaucoup aimé « In the mood for love », à cause de la vision de la vie à Hong-Kong dans les années 60, que ce film m’offrait. L’intimité ne semblait pas exister, la promiscuité régnait. L’histoire d’adultère m’avait semblé anecdotique. Mais je pense que ce qui m’aura le plus marqué est l’esthétique du film, son côté parfait, lisse, « glabre », qui à mon sens détonnait avec la ville, ou ce que j’en connaissais.

*****

Il m’arrivait aussi d’aller à la découverte de l’endroit du décor, l’île Victoria.

Je me lassais vite du Victoria Peak et de son Cafe. Je préférais me perdre, marcher le long des réservoirs, au coeur des montagnes de cette île ou aller à Stanley voir le fort, en prenant le bus à impériale. Cette route sinueuse, presqu’autant que les routes de la péninsule amalfitaine, m’a toujours endormie. Je me réveillais à Repulse Bay.

J’étais toujours stupéfaite de voir cet immeuble, à la couleur bleu pastel, à la forme ondulante comme une vague, faisant face à « Repulse bay », avec, en son centre, un énorme trou, pour faire passer les dragons, les mauvais esprits.

Il s’agissait, d’après ce que j’avais compris, d’un principe de Feng Shui.


*****

Alors que j’allais régulièrement à Hong-Kong, jusqu’en 1997, année de la rétrocession de la ville à la Chine, je n’y suis retournée ensuite qu’en 2003 et 2004.

Déjà en 1997, j’avais été terriblement déçue de voir mon hôtel, avoir perdu sa vue plongeante sur le port. La politique de « poldérisation » a toujours battu son plein; ce territoire vivait en expansion, en gagnait des mètres carrés sur la mer ! : Le Convention Center barre désormais la vue du port depuis le Grand Hyatt Hôtel de Wanchai.

En 2003, j’avais trouvé la ville terriblement changée. A chaque fois, je n’y étais restée que quelques jours.

L’aéroport « Chek Lap Kok » était situé sur l’île de Lantau, relié à HK par une infrastructure étonnante. La ville plus chinoise que jamais, avait perdu de son éclat face à Shanghai la rivale. Désormais, Hong Kong me semblait bel et bien être dépassé par Shanghaï.

Je n’avais pas voulu sortir dans Kowloon, de crainte de perdre le souvenir de cet Hong Kong, que j’avais aimé, qui était désormais révolu, qui n’existait plus tel que je l’avais connu.

Textes protégés par Copyright : 2010-2011 © Swimming in the Space