Bleu Piscine : Fine ligne du désir

Léa avait le souvenir d’un endroit splendide, fabuleux, où elle avait séjourné seule, en 1994, dans ce superbe palais du XI ème siècle, en Italie, à Ravello.

Près de la réception, deux grandes doubles portes menaient à un vaste salon aux plafonds peints de fresques, et sur tout un pan du mur, trônait une immense bibliothèque dont le cuir des livres sentait la cire. Léa se souvient encore de l’odeur, si particulière de bois, papier et cire, mélangée au parfum d’un énorme bouquet de lilas posé sur la grande cheminée. Elle venait d’entamer le premier chant du « Paradis », de la Divine Comédie.

« Car en s’approchant de son désir
Notre intellect va si profond
Que la mémoire ne peut l’y suivre. »

.

Son pas, même léger, faisait craquer le parquet, lui remémorant la grande maison où elle avait grandi.

*****

Cet hôtel, à cette époque, était familial. Sans prétention, il inspirait le calme, le recueillement, le rêve et stimulait l’imagination.

Léa y avait croisé des écrivains et cinéastes qui souhaitaient travailler dans le calme. Les vrais artistes ne savent pas s’arrêter.

La vue des chambres sur la côte et la mer relevait du fabuleux, mais les chambres étaient sobres, décorées sans ostentation.

Le ciel semblait se refléter dans le bleu de la mer.

L’hôtel ne disposait pas de piscine. Et alors ? Le vaste jardin était coupé en deux :

  • sur la droite, un potager aux mille légumes, où Léa admirait les plantes déployer leur panache vert et leur douce odeur, légèrement anisée, le soir.
  • sur la gauche, une pelouse agrémentée d’arbres fruitiers, dominait  la montagne de l’autre côté de la vallée. Léa adorait prendre un thé, avec des rondelles de citron vers 17h. Elle entendait alors les cloches des églises aux alentours, les clochettes des brebis ainsi que leur bêlement. Et puis, depuis les feux de broussaille des volutes de fumée dessinaient des formes improbables dans le ciel. Allongée sur un transat, Léa se sentait bien, avec la lecture de la divine comédie.

Léa, qui avait alors 30 ans, ne savait pas, ne comprenait pas pourquoi aucun homme ne s’intéressait à elle. Peut-être, était-elle diaphane ? Peut-être semblait-elle inaccessible, mystérieuse, différente ? Cela resterait un mystère, un grand point d’interrogation, toute sa vie durant.

*****

Léa avait souhaité montrer à Lina, sa soeur, cet endroit sublime, digne du Paradis.

Mais lorsqu’elle avait franchi la lourde porte du palais, Léa n’avait rien reconnu. Pourtant, elle ne s’était pas trompée. L’hôtel avait radicalement changé. Il avait été racheté par une chaîne hôtelière et complètement repensé. Seule la façade avait été conservée.

Vu le prix des chambres, il n’avait pas été difficile d’en trouver une avec une terrasse, dans l’ancien bâtiment. Sa chambre de 1994, avec une petite terrasse, où elle pouvait se cacher des yeux de tous, avait disparu.

Cet hôtel avait perdu son âme. Malgré la chaleur printanière et ce disque, qui frappait de toutes ses forces, engloutissant toute l’ombre, les pièces, couloirs, passages qu’elles traversaient semblaient froids, impersonnels.

S’il avait perdu son âme, son potager, sa chaleur, l’hôtel avait gagné une piscine. Et même si celle-ci ne disposait pas de plongeoir, elle laissa Léa et Lina bouche bée.

*****

Léa depuis son transat, derrière ses grosses lunettes de soleil en écaille, en inspecta la géographie, pour représenter sa topographie.

La forme s’adaptait au paysage, suivait la courbe de cette falaise. Sans tremplin, elle disposait d’un escalier. L’eau avait entre deux et trois mètres de profondeur.

Une rampe au dessin splendide, à la ligne épurée, minimale, était plantée sur l’escalier (Cf photo en bandeau de ce texte).

En regardant les montagnes se refléter dans l’eau, le bleu piscine gagnait en profondeur, en densité. Les nuages, en revanche, éclaircissaient ce bleu piscine.

Le léger vent faisait naître des ondes minuscules, des irisations sur ce plan d’eau.

Cette piscine était étonnante. Elle fascina Léa à cause de ce bord qui se jetait dans le vide. Cette ligne, ce fil, ce trait, à peine visible, séparaient cette piscine, du vide, du ciel ou de la mer.

Selon la luminosité, l’heure, l’inclinaison du soleil dans le ciel, cette courbe pouvait être nette, franche, comme tout autant disparaître totalement, laissant cette impression étrange de nager dans le ciel, d’être en apesanteur, d’abolir la frontière entre l’eau et le ciel, entre l’univers aquatique et aérien.

Cette courbe magique, suscitait le désir, le rêve érotique, le fantasme chez Léa.

Alors que sa soeur se baignait, engageait la conversation avec des hôtes, Léa était seule et s’était assoupie.

*****

Elle aurait tant souhaité être accompagnée d’un homme, qu’ils nagent, évoluent ensemble jusqu’à cette courbe, ce bord, cette arête, longent cette fine ligne du désir, et se renversent, se retournent dans le vide, au dessus de la falaise pour se perdre dans la folie amoureuse.

Textes protégés par Copyright : 2010-2011 © Swimming in the Space

Une réflexion au sujet de « Bleu Piscine : Fine ligne du désir »

Les commentaires sont fermés.