Les dessins impossibles de M.C. Escher

Apparition ou disparition ?

Finalement, je me rends compte, qu’avec cette mort, mon père réapparaît et envahit mes jours et mes nuits.

M. C. Escher – Eye

Jamais une disparition, n’aura été aussi présente, comme si c’était davantage une ré-apparition qu’une disparition.

Est-ce que j’ai été bouleversée de ne pas l’avoir reconnu ou par cette prise de conscience du temps qui a passé, par ma vie (et non pas la sienne) qui avait filé à la vitesse de la lumière ? Cette vie est désormais derrière moi.

Je n’ai plus rien à voir avec la jeune femme de trente ans qu’il a vue pour la dernière fois. Je suis désormais un être humain de quarante-sept ans, puisque je ne suis plus digne de porter le nom de femme. Je devrais être un « Das » et non plus une « Die », exactement comme en allemand : Das Mädchen, terme allemand utilisé pour nommer une jeune fille avant qu’elle ne devienne une femme. Je suppose qu’il existe un nom neutre pour mentionner les femmes qui n’en sont plus.

Les années de labeur, les amours déçues, les abandons que j’aurai vécus, les voyages que j’aurai faits, l’écriture, m’auront forgé une personnalité, une personne qui n’est personne, qui n’a plus rien à voir avec celle que je pouvais avoir, il y a dix sept ans.

Rien que ce séjour au Liban cet été, m’a profondément changée.

Tous ces blocs se sont détachés de moi, comme les blocs se sont détachés du temple de Jupiter à Baalbek, tout comme la guerre civile au Liban a transformé le Palmyra en une ruine somptueuse et magique, en l’isolant à partir de 1975, et ce, jusqu’en 1997.

*****

Très vite, la vie sans mon père, s’était confortablement installée. L’indifférence avait rempli le vide qu’il avait laissé. C’est à dire, pour être précise, et paraître sans doute un peu froide, que je n’avais pas eu à l’oublier.

Son départ avait été pour moi, un réconfort, et ce fut un soulagement de le savoir enfin parti, tant il était malheureux et répandait sa foudre sur tous.

La paix existait enfin.

Il était mort à mes yeux,  il avait disparu de mon paysage, de mon monde. Je ne savais rien de lui. Il n’existait pas. Personne ne m’en parlait et d’ailleurs, je ne posais pas de question, considérant, que cela relevait du choix de chacun.

*****

Et puis, brutalement, il aura fallu que je lise à mon réveil, ce 17 mai : « Papa est mort ». Il entrait à nouveau dans ma vie, presque par effraction, avec une brutalité à laquelle je ne m’attendais pas. Ce fut un inattendu, auquel je n’avais même pas pensé me préparer, tant j’étais convaincue qu’il était déjà sans doute mort, et que nous ne serions pas prévenus (que je ne serais pas prévenue).

Depuis que j’avais revu la dépouille méconnaissable de mon père, j’étais oppressée, mes nuits étaient troublées par des cauchemars, où je ressentais physiquement des malaises, des hallucinations, des vertiges. Je voyais dans ces cauchemars des paysages impossibles, exactement comme dans les dessins de M.C. Escher.

J’ai été ébranlée, de recevoir des emails de mon père mort. Des mails écrits par son épouse, mais depuis l’adresse e-mail de mon père. De voir apparaître son nom sur l’écran de mon ordinateur, m’a fait à chaque fois un choc, m’a fait sursauter, m’a donné envie de crier. J’avais l’impression qu’il revenait, qu’il s’agissait d’un revenant.

Je suis sûre que son épouse, pétrie de douleur, ne se rend pas compte qu’utiliser l’adresse mail de feu son époux, peut ébranler autrui. Je n’ai pu ouvrir le dernier mail qu’elle m’a envoyée. Je n’ai pu que le détruire immédiatement, tant il m’était insupportable de voir le nom de mon père mort, s’afficher devant mes yeux, comme s’il revenait d’outre tombe.

Cela me donne de mauvais rêves, m’empêche de me reposer la nuit, à tel point que je suis capable de tomber de sommeil, en plein jour ; ce fut le cas à maintes reprises en Italie.

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Ne pas s’attacher, ne pas aimer, se détacher, ne pas voir souvent, s’éloigner petit à petit, sans faire de bruit, dans le seul but de m’éviter de souffrir, fut une stratégie très tôt mise en place par moi, pour moins souffrir, ne pas souffrir de la séparation, de la rupture, de la mort, de la disparition, de l’abandon.

Elle s’est révélée terriblement efficace. Car je l’ai menée de manière rigoureuse, exigeante, sans exception.

*****

C’est vrai que j’ai été terriblement étonnée, d’entendre son épouse me dire que j’aimais la musique, que je partageais cette passion avec mon père. Oui, car je n’aime pas la musique, je n’aime que les variations auxquelles j’ai consacré un article.

Je pense que la mémoire se déforme, qu’elle est très sélective, qu’il est aussi possible de fabriquer sa mémoire, telle qu’on veut qu’elle soit et non pas telle qu’elle est. Cela permet, donne la possibilité de vivre un rêve, mais hors de la réalité. C’est peut-être cela qu’a voulu faire mon père en me donnant un goût pour la musique.

Je mesure peut-être aussi, à quel point, il me méconnaissait, ne me comprenait pas, qu’un malentendu ou voire une impossibilité existait entre lui et moi depuis toujours.

*****

Cette impossibilité, je la retrouve dans les dessins de C. Escher, en particulier dans « l’exposition d’estampes » que j’aurai passé des heures à regarder, à scruter cette impossibilité, pour me plonger, m’échapper à chaque fois dans l’unique solution, cet espace vide, ce trou, ce passage secret, en plein milieu du tableau, comme le nez en plein milieu d’un visage.

M. C. Escher – Exposition d’estampes

Cette exposition d’estampes n’est que questionnements : où est le tableau ? Qu’est ce qui est dans le tableau, en dehors ? Ce navire sur la gauche semble être un des thèmes d’un immense tableau que regarde le personnage, qui étrangement, ressemble à mon père ?.

Cette image illustre la déformation de la mémoire, donc le temps qui passe et qui lui aussi est élastique. Pourquoi nous semble-t-il parfois si long, ou si fugace, si fragile ?

« Apparition et disparition
Contraste et exacerbation
Attente et silence
Décomposition et tension
Anachronisme et rémanence des souvenirs
Enigme et dépaysement
Aridité et lumière
Surprise et fatalité »

Je ne suis pas sûre de vouloir en découvrir davantage sur mon père, sur sa vie qu’il a eue pendant ces dix-sept années.

Ce qui compte pour moi, est qu’il ait été heureux. Le reste, je ne veux pas tenter de la déterrer, mais le laisser enfoui, bien profondément, pour que je n’entende, comme auparavant, que le silence, pour que ce père quitte à nouveau très vite mes pensées, mon monde.

Je voudrais que sa disparition, soit aussi fugace qu’une apparition au coin d’une rue, quelqu’un qu’on aperçoit comme une esquisse et qui disparaît pour toujours en se noyant dans la foule. Je voudrais qu’il soit ce personnage de « l’exposition d’estampes », qu’il s’éloigne de moi et s’enfonce, se perde pour toujours dans ce somptueux labyrinthe, qu’est ce tableau.

En bandeau de cet article : le Miroir de M.C. Escher.

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2 réflexions au sujet de « Les dessins impossibles de M.C. Escher »

  1. C’est très beau. Cela me rappelle ce si fameux poème de Mallarmé qu’on appelle le sonnet en -yx. Il est question d’impossible aussi, et de la présence d’une absence. Le connaissez-vous?

  2. Bonjour Marjorie,
    Merci beaucoup. Je ne connaissais pas ce poème : je le découvre grâce à vous. il est splendide.
    C’est vrai qu’on y retrouve la mort, l’absence et qu’il illustre bien les dessins d’ Escher.

    Je le reporte ici :

    « Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
    L´Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
    Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
    Que ne recueille pas de cinéraire amphore.

    Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,
    Aboli bibelot d´inanité sonore,
    (Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
    Avec ce seul objet dont le Néant s´honore).

    Mais proche la croisée au nord vacante, un or
    Agonise selon peut-être le décor
    Des licornes ruant du feu contre une nixe,

    Elle, défunte nue en le miroir, encor
    Que, dans l´oubli fermé par le cadre, se fixe
    De scintillations sitôt le septuor. »

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