Sophie Calle – Prenez soin de vous – Douleur

« Prenez soin de vous »

Tel est la fin du message, reçu par Sophie Calle, lors d’une rupture avec un homme.

Pour faire le deuil de cette rupture, elle a eu l’idée de faire lire à haute voix, et faire commenter, cette lettre, par 107 femmes, connues ou anonymes.

Cela a été le thème d’une exposition à part entière. Sophie Calle est connue pour transformer sa vie personnelle, voire sa vie intime, en « oeuvre d’art ».

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Les hommes excellent dans l’art de partir sans rien dire, sans même dire au revoir – ou à demi-mots, une fois qu’ils n’ont plus besoin de l’autre.

Tous les hommes que j’ai connus m’ont quittée. Aucun ne m’aura dit au-revoir, de vive voix.

Je trouve que Sophie Calle a eu de la chance d’avoir un texte papier, une lettre, où l’homme écrit des mots comme « aimé ». Ce « prenez soin de vous », est splendide, plein d’amour.

Cette lettre matérielle permet de faire le deuil de celui qui est parti.

Je n’aurai pas eu la chance d’avoir des mots papier. Sophie Calle ne sait mesurer sa chance.

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La douleur :
La douleur est un autre thème développé par Sophie Calle, lors d’une autre séparation, vécue au retour d’un voyage au japon, en 1985.

Je vais donc reporter ma douleur la plus intense, la douleur à son paroxysme.

Ces abandons, ces séparations sont vécues par moi, comme une mort. Oui, sans doute, car elles sont fulgurantes comme la mort. Je ressens l’arme blanche qu’ils ont planté dans mon corps. Je suis éventrée, mon sang s’épuise. Je suis à l’agonie.

La douleur mentale est plus forte que la douleur physique car elle colle à la peau, tant cette douleur est personnelle. Je veux dire que la distance avec les autres devient abyssale, et la distance avec moi-même est abolie, anéantie, rendant la douleur maximale. Cette douleur mentale est telle, que disparaître, devenir personne sont un soulagement, un apaisement, une douceur. Je disparais, je n’existe plus, je suis au dessus du vide, dans le néant. Je deviens personne.

Chaque jour qui passe est un jour de plus, sans amour, un jour de solitude absolue, d’indifférence, de déchéance.

Je compte ces jours sur le miroir avec un rouge à lèvres qui n’a plus d’utilité pour moi. J’ai peur d’épuiser cette pâte rouge, rouge comme le sang, ou de ne plus avoir de place sur ce miroir. Le miroir serait plein, reflèterait donc le vide de ma personne.

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Les récentes séparations ont été d’autant plus douloureuses, humiliantes, que la séparation a mis en exergue mon âge ou mon inutilité, mon caractère obsolète.

J’étais devenu un produit périmé, une ordure, de la vermine, à cause de mon âge, de mes 47 ans, ou avais atteint le stade de l’inutilité, car j’avais rempli la mission qu’il m’avait fait jouer.

Ces hommes m’ont fait comprendre que je n’étais plus une femme, mais un rebut, une ordure. Ils m’ont traitée comme personne n’a jamais été traitée. Ils avaient choisi ma destination finale, sciemment, me prédestinant à la poubelle.
Jamais, ma douleur n’aura été aussi forte. Ces ruptures, ces séparations me plongent dans la fosse des Mariannes.

Je suis morte, sans vie ou je ne suis que vermine.

J’ai choisi de renoncer, de mettre un terme, à ma vie de femme, d’ignorer les hommes, comme ils m’ignorent en tant que femme.

Je sais que, si je devais vivre une autre séparation, je ne pourrais pas supporter une humiliation supplémentaire ; je me tuerai, je mettrai un terme ma vie.

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Sophie Calle – Douleur  J-20

Sophie Calle – Douleur J-8

Ceci sera le dernier texte sur ce thème et fermera la catégorie « Miroirs et Labyrinthes »

Il faut préférer l’enfer réel au paradis imaginaire
Simone Weil

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