La dernière chambre

Et si tout ce que j’écrivais récemment, n’avait été qu’une prémonition à la disparition de ce père ?

Cette mort, le fait de ne pas l’avoir reconnu, ce détachement, cette indifférence et ce devoir de fille que j’aurai fait jusqu’au bout ne font que mettre en exergue mon inexistence, ma déchéance et le vide de ma vie.

*****

Oui, je me suis levée à l’aube. D’ailleurs, je n’avais pas dormi, dans cette nuit de vendredi à samedi.

J’ai pris ce train pour Angers. Et comme si mon père ne voulait pas que je fasse mon devoir, il aura fallu qu’une montgolfière tombe sur les caténaires et stoppe mon train au Mans.

Il était 9h et la messe commençait dans ce domaine perdu, une heure plus tard. J’ai trouvé un taxi pour faire ces cent kilomètres. Dans l’impossibilité de trouver cette abbaye, l’entreprise de pompes funèbres est venue me chercher, sur une rocade d’Angers.

Je suis arrivée, juste pour l’entrée du cercueil, dans la chapelle. L’endroit appelle au recueillement. Même si, j’avoue que je n’ai pas réussi à me recueillir, à cause du monde et de la messe. Je n’apprécie les églises que lorsqu’elles sont vides.

A la sortie de l’office, j’ai retrouvé tout un pan de famille perdue depuis près de 30 ans. J’étais seule à être seule. Personne, ne m’a posé une seule question sur ce que je devenais. Qu’aurais je répondu à « Que deviens tu ? »  Rien, eût été la seule réponse possible. C’est le genre de réponse que les gens ne veulent pas entendre.

Le vide se voyait à ce point sur ma personne ?

*****

Nous avons pris la route pour Sancerre. La dernière fois que j’étais allée là-bas, c’était à l’occasion d’un enterrement, il y a trente ans.

La chaleur ne faisait qu’accentuer ma fatigue. J’ai réussi à m’assoupir quelques instants.

Nous avons eu du mal à trouver le cimetière de Vinon. Nous sommes arrivés juste pour 16H30. Il régnait dans cet espace confiné, bordé de murs, une chaleur estivale. Le soleil me brûlait.

Le cercueil reposait au dessus de cette dernière chambre. Il a été demandé de réciter un « Notre père » et un « Je vous salue Marie ».

J’avais oublié les mots de ces prières enfantines. Je n’avais pas la foi. Pendant que les autres récitaient,  je me demandais comment ce cercueil plus long que la tombe, pourrait descendre au fond de ce caveau et notais que la tête de mon père regarderait l’Est, verrait tous les jours, le soleil se lever.

Lors de la mise en abîme, lors de la descente du cercueil, dans cette dernière chambre, celle de l’éternité, j’étais oppressée, et au bord du malaise. J’étais en larmes de voir ce cercueil, posé si profond. Nous étions tous en larmes, pour des raisons différentes, je suppose.

Une personne qui le connaissait bien, est venue vers moi, pour me dire que ce père était un homme « bien ». Il ne se vantait pas d’avoir soigné gratuitement des enfants déshérités, d’avoir aidé l’Eglise. Ces paroles n’ont fait que retourner le couteau dans la plaie. Prenant le prétexte de me recueillir, j’ai pu m’isoler ; J’avais failli crier. Que j’aurais préféré avoir un « bon père », proche, aimant et doux, pendant mon enfance, plutôt qu’un père soignant les pauvres.

Il fallait qu’il se rachète à sa vieillesse, du mal qu’il nous avait tous fait ? Comment effacer le mal qu’il m’a fait, ce traumatisme, qui m’a hantée et conduite à cet état de décomposition ?

Jamais je n’ai été aussi triste.  Je me sens cassée en mille morceaux, sans force. Toute la tristesse de cette vie silencieuse, douloureuse ré-émerge et se répand en larmes.

Qu’aurait pensé mon père, s’il m’avait revue ? Et d’ailleurs, en regardant ce cercueil, il me regardait encore pour quelques instants, ainsi que le bleu du ciel. Qu’aurait-il pensé, en voyant ma face, ou ce côté pile de mon visage ?

Et, qu’ont pensé les quelques personnes, perdues depuis près de trente ans, à cet enterrement, en me voyant surgir de nulle part ? Je les sentais m’observer.

Je savais que j’étais une épave, une ombre épuisée, psychologiquement et physiquement, que j’étais tout simplement personne et qu’ils n’auraient pas à m’oublier puisque je n’existais pas.

Je pense que mon désarroi, ma détresse abyssale, mon physique décomposé, mon extrême fatigue faisaient qu’ils avaient honte de ma personne, et pire, sans doute, pitié.

*****

Mes trois nièces auront été le seul rayon de soleil de cette journée.

La plus petite m’a promis de me dessiner des coquelicots oranges et des papillons jaunes. Ils étaient les seules marques de beauté, de couleur de ce cimetière, les seules notes gaies, qui dansaient dans le ciel et virevoltaient délicatement dans cette fournaise.

J’ai juste eu le temps de dire « Au revoir », poliment. Le taxi était à l’heure. J’ai pris mon train à Cosne sur Loire. Ce train venait de Nevers, pour rejoindre Paris, en fin de soirée.

Je ne regrette pas d’avoir fait ce second deuil, même s’il a rouvert, agrandi des plaies.

Je n’ai aucune illusion, aucun rêve, je n’attends rien, n’espère rien : aucune douceur, aucune joie.

Mon activité principale, le coeur de ma vie, résident désormais à écrire au dessus du vide et du néant, dans cet espace stellaire. Mon champ d’écriture est la voûte céleste. je ne cherche plus à exister, mais seulement inspirer, expirer, respirer, survivre, en attendant que la mort vienne prendre ma main.

Je n’existe pour personne.

Avec cette dernière chambre, une page s’est tournée. Il faut entamer un nouveau Moleskine. Seules des pages blanches m’attendent.