L’avant-dernière chambre

Il n’y avait personne pour nous accueillir. Nous étions au bon endroit. Ses nom et prénom étaient inscrits, à la craie blanche, sur un tableau. C’était le seul nom apposé sur ce tableau. L’endroit était désespérément vide.

Après un bon quart d’heure d’attente, j’ai enfin trouvé la sonnette. Quelqu’un a entrouvert la porte d’un bureau administratif. Après avoir énoncé le but de notre visite, nous avons entendu :

« C’est la première porte sur la gauche »,

la porte s’est refermée aussitôt.

*****

Lorsque je suis rentrée dans cette chapelle, cette chambre funéraire, dans cette avant-dernière chambre, je n’ai pas reconnu mon père.

Il avait terriblement changé, durant ces dix sept années et les photos que j’ai vues de lui, dans la soirée, me disent que je ne l’aurais pas reconnu, si j’avais été amenée à le croiser dans la rue.

Son visage, même, s’il semblait reposé, avait l’aspect d’un masque mortuaire, sans doute à cause des orbites de ses yeux qui s’étaient creusées.

Tout était sordide dans cette chambre, si ce n’est la climatisation qui soulageait, tant la chaleur était assommante dehors.

Ainsi, endormi pour l’éternité, ayant franchi le mur, son corps portait-il encore une blouse de malade.

Cette blouse de malade, blanche, arrivant au coude, ressemblait comme deux gouttes d’eau, à la blouse de chirurgien qu’il portait, lorsque j’étais enfant. Je ne pouvais m’empêcher de voir l’image de mon père en chirurgien, ouvrant la porte et rentrant pour toujours dans son cabinet.

Son cou était violacé sous les oreilles, marquant la force de cet infarctus, de la mort qui est venue à sa rencontre. Ses mains entrelacées, crispées, ses doigts entremêlés, amaigris et raidis par ce dernier souffle tenaient un chapelet.

Un bracelet blanc, blanc comme la mort, entourait son poignet droit, avec un numéro d’identification. Il n’y avait pas le jour et l’heure de la mort.

Oui, les nouveaux-nés portent bien, un bracelet rose ou bleu avec les noms et prénoms, le jour et l’heure de naissance. Ce bracelet serait déroulé, et sa forme aplatie marquerait le premier trait de la vie, imprimerait le début du chemin de vie, que l’on souhaite beau, joyeux, plein d’espoir.

L’aller simple, ce trait net s’était arrêté brutalement, pour mon père, le 17 mai à 23H20. Le réservoir de sang, cette encre avait implosé. Un point final avait été imprimé.

J’ai posé ma main sur son front. La peau blanche et jaunâtre semblait avoir légèrement enflé, sous l’effet du manque de sang, d’oxygène.  Tout cela faisait que la texture de la peau, au toucher, était encore un tout petit peu souple, mais froide. Il en était de même pour ses mains, que j’ai saisies.

Même si ses ongles étaient parfaitement coupés, presque manucurés, ses cheveux brossés, il ne semblait pas avoir subi une quelconque restauration tégumentaire. Peut-être au niveau du torse, qui me semblait disproportionné, gros, sous ce drap ? La réanimation de vingt minutes avait sûrement abîmé ce buste.

J’avais compris, qu’après notre départ, la dernière toilette lui serait prodiguée, et qu’il serait habillé avec une chemise bleue, une cravate choisie par son épouse, et sa veste bleue.

Pour avoir vu le film japonais « Okubiro » (en anglais : « departures ») de Yojiro Takita….., je savais parfaitement en quoi consistait cette dernière toilette. J’aurais souhaité, que celle ci soit faite avec la même compassion, la même dignité que dans ce film japonais. Mais, malheureusement, compte tenu de l’accueil qui nous avait été réservé, au sein de ce centre hospitalier provincial,  j’en doutais.

*****

Je me suis assise. J’étais en larmes. Des pans oubliés du passé surgissaient.

J’étais dans la souffrance.

Il n’était pas le père que j’aurais souhaité avoir. Sa vie, dont je ne savais que peu de choses, me semblait être un vase clos, une prison.

J’aurais tellement souhaité, avoir un père différent, autre.

J’ai demandé à pouvoir m’isoler avec mon père.

Lorsque je fus seule avec lui, je l’ai questionné, je lui ai parlé.

Pourquoi ne pas m’avoir dit au revoir ? Pourquoi m’avoir fait tant de mal ?

Depuis le ciel, si jamais, il voyait le résultat de ma vie, il pouvait constater, l’état de désespoir, de détresse dans lequel j’étais, le vide, l’absence d’amour que j’avais vécus. Je ne suis que souffrance.

Considérait-il que j’avais suffisamment payé pour le poids du passé ? Aurais-je droit, enfin, à un peu de bonheur ? Je ne méritais pas une once de bonheur ?

Je suis épuisée, la vie me quitte, tant j’ai déployé d’énergie pour me battre, pour lutter. Mon visage, mon corps n’existent plus dans la clarté des yeux des hommes.

Je sais que cette demande est vaine. Il est trop tard pour avoir droit au bonheur. Ma vie est derrière moi.

Mais, je me suis sentie apaisée de lui avoir parlé.

Avant de sortir, j’ai déposé un baiser sur son front, délicatement, gravant ainsi, cet au revoir.

*****

Nous sommes allés rejoindre son épouse, dont j’ignorais l’existence, dans la chapelle où il reposerait, avant la messe célébrée dans une abbaye. L’endroit était beau et serein. Qu’il quitte vite ce centre inhospitalier, pour rejoindre un entourage approprié au recueillement.

J’ai découvert la femme avec qui mon père vivait, et qui l’aura accompagné durant ces 17 années. Je l’ai trouvée très affectée, calme, douce et aimante. Elle aimait mon père. J’étais heureuse pour mon père.

Elle nous dit qu’en partant à l’hôpital, elle avait vu mon père pleurer, pour la première fois. Je me rappelle parfaitement avoir vu, enfant, mon père pleurer, et le traumatisme que cela m’a causé.

La souffrance est communicative, et un père doit être fort, ne doit pas pleurer. J’aurai vu mon père pleurer plusieurs fois, et je n’osais imaginer sa détresse.

Son épouse me connaissait à travers des photos, enfant, et sans doute, des propos rapportés par mon père. Oui, elle avait tenu à me dire, sans doute pour me faire comprendre que mon père pensait à moi, que j’avais un album photo à mon nom, sur son ordinateur.

Mais, elle avait désormais, devant elle, non pas l’image d’une enfant ou d’une jeune femme de 30 ans, mais une femme en chair et en os, une femme âgée. Je pense qu’elle n’en voyait pas les failles, les blessures, les fêlures. Elle devait imaginer que j’étais heureuse, tout comme mon frère, et ma soeur peuvent l’être.

J’ai ensuite découvert le lieu où mon père avait refait sa vie. Si je n’avais pas reconnu mon père, je pense que j’aurais pu reconnaître l’endroit où il vivait tant ce lieu était marqué par lui. C’était son territoire, qu’il avait aménagé à sa manière. Le jardin était splendide, avec des essences multiples et rares.

Lorsque nous sommes parvenus dans cet endroit isolé, il n’y avait pas de courant. Un signe de mort, en quelque sorte.

De voir, sur le porte-manteau de l’entrée, cette veste en daim, dont la couleur avait viré avec le temps, m’a fait du mal. il semblait encore là. Je pense d’ailleurs, que la dernière fois que je l’ai vu, il portait cette veste.

Son épouse, a tenu à nous donner des objets qu’il avait touchés, qu’il avait portés, peu de temps avant sa disparition : un rond de serviette en argent qu’elle lui avait offert l’année dernière. Sobre, il pourrait être décoratif, puisque je ne fais jamais de vrais repas, avec des serviettes en tissu.

Et puis, en ouvrant l’armoire de toilette de mon père, j’ai vu un flacon de parfum, dont l’odeur était associée à ce père.

Devant mon émotion, elle m’a offert ce dernier flacon, quasiment vide, de pour un homme, de chez Caron. Je sentais, j’humais le parfum des bras de mon père, enfant, sur ses genoux, après le déjeuner, respirant cette douce odeur de lavande.

J’ai aussi récupéré quelques photos de lui, que je ne connaissais pas. J’ai été frappée par la beauté de mon père, en particulier, sur cette photo, où il a 12 ans.

Sur cette photo, son visage est parfait, mais je sais, que derrière ses yeux bleus, ce regard mystérieux, il cache déjà son désarroi abyssal, qui le hantera toute sa vie.

Les pièces de la maison, étaient surchargées d’objets du passé, mais absentes de sujets vivants.

J’ai vu la tristesse de son chat, qui attendait son maître et qui sentait que quelque chose n’était pas normal. Cela m’a fait du mal de voir ce chat ainsi. J’ai passé du temps avec lui, le caressant, en pensant aux miens si je venais à disparaître.

Il était trop tard pour que je puisse rentrer à Paris. Tout le monde était épuisé, abattu, avec la tête endolorie.

*****

Je suis rentrée à Paris, jeudi en fin d’après midi;

J’aurais tant voulu que celui qui faisait rayonner mon visage, passe me voir, me rejoigne, comme il le faisait, parce que nous en avions envie. Qu’il me serre dans ses bras, se perde dans mes yeux, me ramène à la vie, qu’il donne comme il savait donner.

Mais sa main m’a renvoyée, pour rejoindre, à très juste titre, des mains précieuses. Les miennes sont sans intérêt. Non, je n’avais pas droit au bonheur, qui était un mot étranger à ma personne, je n’avais même pas droit au stade du répit. Je n’avais droit qu’au vide.

*****

Demain à l’aube, je repartirai, pour me rendre, dans cette abbaye indéniablement splendide, où mon père se repose, avant de rejoindre, à plusieurs heures de là, le lieu de sa dernière chambre, celle de l’éternité.

J’aurai fait mon devoir de fille, comme lui était persuadé d’avoir fait son devoir de père. Mais, à mon désespoir, je n’arrivais pas à éprouver de la compassion, à ressentir de l’amour, envers ce père.