Tokyo : Samedi 7 – Dimanche 8 mai 2011

C’est la première fois, que je me rends au japon, professionnellement. Ma bonne dizaine de voyages, au pays du soleil levant, a toujours eu lieu pour mon plaisir. D’ailleurs, je ne pensais pas retourner au Japon.

Mon dernier séjour remonte à novembre 2007.

Ce pays m’a comblée.

Je craignais de ne plus revoir vivant, le vieux monsieur qui s’occupe de mes chaussures, à l’auberge Tawaraya de Kyoto. Je le voyais décliner, à chaque fois, un peu plus courbé, n’arrivant plus à se tenir droit.
Il en était de même pour le jardinier qui s’occupe si bien de mon jardin privé. Je le voyais arroser, tailler ces herbes quasiment, de manière unitaire, avec un soin extrême.
J’avais tellement peur de ne plus les revoir, que paradoxalement, il est arrivé un point où j’ai décidé, que je ne retournerai plus à Kyoto, et donc, plus au Japon.

Il me restait pourtant, beaucoup à découvrir : en particulier, la péninsule de Noto, que je n’aurai pas eu le temps de visiter. Je voulais séjourner dans cette auberge, au bord de la mer, au plus près de la côte de cette mer du Japon, passer une ou deux nuits dans cette auberge inaccessible, dans cette auberge du bout du monde. Cette auberge, spartiate, avait une baignoire en cuivre, faisant face à la mer du Japon : Cela me transportait, me faisait rêver !

Je suis folle, dérangée, déraisonnable, mais c’est ainsi.

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Je suis stupéfaite (encore plus qu’à Hong-Kong) de l’étroitesse de l’espace pour travailler.

Les bureaux me donnent l’impression d’avoir rétréci, d’être compressés tant ils sont minuscules, ou plutôt, tant l’espace est réduit, limité.

Au bureau, cet espace est optimisé au cm². D’ailleurs, il en est de même pour les locaux commerciaux ou d’habitation !!

Il y a de nombreuses répliques, de petits tremblements, mais rien de grave, de significatif. Je finis par en faire abstraction, ou plus exactement, à m’en soustraire, tant je m’enterre dans mon travail, pour oublier.

Xavier me propose de me joindre, à la petite dizaine de collaborateurs, avec qui il pratique l’Ikebana (art de l’arrangement floral japonais), mardi soir. C’est sa façon à lui, de développer, avec ses employés, des liens extra-professionnels, et ainsi, tout se passe-t-il beaucoup mieux au travail !

J’ai trouvé cette idée géniale et j’ai bien sûr accepté, me considérant d’ailleurs, privilégiée, d’être conviée. Je lui ai parlé de la calligraphie japonaise, que j’avais pratiquée… Cela aurait pu aussi autre un moyen de nouer des contacts avec les japonais.

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Je rentre samedi soir, à l’hôtel, après une journée de travail intense. Comment mesurer cet ennemi impalpable, invisible ? Je regarde la voûte céleste, désappointée.

Je me réfugie dans le travail. Ce voyage est bien une fuite, un espoir pour tourner la page. Mais je sais, que je n’arrive pas à oublier, qu’il sera impossible d’oublier, que tout est gravé dans le bloc. Ma souffrance est là, prête à refaire surface au moindre tremblement.

Allongée, l’espace de quelques minutes, le sommeil m’a envahie, à 20H à peine, alors que je voulais ressortir,  marcher au hasard des rues.

Je me réveille en pleine nuit, avec une crise d’angoisse.

Je parcours son texte, sur son image et sa beauté. La suffisance, l’auto satisfaction que suggèrent ses mots, me consternent.

Je ne pensais pas qu’une personne, avec un tel ego, pouvait exister sur terre !  Son ego relève de l’Everest, est déformé tel un tableau de Francis Bacon. Sa personne ne présente aucun intérêt. Il se mire dans ses mots, tel Narcisse ! Cela relève de l’obsession, de la pathologie, …

Nous sommes exactement aux antipodes l’un de l’autre : il s’auto congratule, je me dévalorise.

Georges Perec est une bonne référence. Mais au lieu de se référer  à la disparition, n’est-ce pas plutôt à  la vie mode d’emploi qu’il faudrait  songer ?

Il a perdu pied !

Et puis, ce texte est médiocre, écrit « à la va-vite ». Je me fais cette réflexion également pour moi-même.

La finesse de la pensée et des mots, le sentiment de la langue, semblent décidément le quitter, s’éloigner.

Mon cafard est royal. C’est bien ma disparition, mon absence que je lis partout. Je perds le sens de la vie, de mes pensées. La fatigue du sens m’envahit. Je tourne en rond, en boucles, toutes ces histoires qui me font du mal.

A quoi bon écrire ? Il a détruit mes écrits, donc ma personne, qui n’est plus personne.

Pourquoi continuer, pour quoi, pour qui ? J’ai tout perdu.

Ma nullité m’atterre. Je n’inspire que le rejet, le dégoût. Comment exister lorsqu’on est personne ?

Il a tout détruit. Avec sa lame, il a tranché mes mots, d’un geste, aussi sûr, que celui d’un coupeur de gorge.

Je recherche la clarté des yeux, d’un regard ; Mais ils se sont détournés de moi. Je ne vois que des yeux fermés, des yeux renversés, exorbités, comme ceux des cadavres.

Le voyage créée l’oubli chez la plupart. Il n’en est pas de même pour moi.

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Dimanche matin, je me rends chez Xavier en prenant des chemins de traverse. Je rejoins Omotesando, et comme je le faisais d’habitude, je quitte la grande artère commerçante pour atteindre la campagne à Tokyo. Derrière ces blocs, de petites maisons se cachent. Je retrouve le marchand de plantes, au tournant d’une ruelle.

Je suis surprise, ravie par un envol de papillons, plusieurs dizaines de papillons, quelques mètres devant moi. Je repense à ceux de Nuwara Eliya, dans les montagnes au coeur de l’île de Ceylan.

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Xavier et Yuuko habitent non loin, un immeuble sobre, récent, plein de charme. L’accueil est formel. L’atmosphère se détend vite autour du thé qui m’accueille, d’autant plus que sa femme parle un peu français.

Je n’ai pas manqué d’apporter des petits présents pour mes hôtes et leurs enfants.

Leur appartement est splendide, magnifique, aux larges proportions, exactement comme une maison plantée sur un toit, avec des jardins suspendus, sans aucun vis à vis.

Des stores en bambou, de diverses formes, ainsi que des shojis, et des plantes sur les balconnets filants, font barrière au soleil, et permettent à l’ombre de développer son territoire, et donc de mettre en exergue la lumière, là exactement où il le faut, dans l’espace à vivre.

Le décor est minimal, les pièces se plient ou se déplient, grâce au jeu des cloisons coulissantes. Que j’aime marcher sur les tatamis.

L’appartement est vide, calme, minimal. La sérénité me gagne, ainsi que l’appétit…

Assis autour d’une table basse, Yuuko nous apporte des mets exquis, qu’elle a cuisinés. La cuisine japonaise est aromatique ! Les poissons développent un arôme subtil dans la bouche. L’huile de sésame, met en relief la saveur des légumes locaux : aubergines, épinards, choux, racines,…

Les plats se succèdent. Heureusement qu’il y a peu à chaque fois.

Le plaisir des yeux – les mets disposés dans de la vaisselle si sobre – vise à égaler celui du palais !

Bien sûr, nous parlons de ce désastre dont les media font un déni en France. Nous parlons de l’horreur.

Par précaution, ils ont pris la décision, d’envoyer chez les parents de Yuuko, leurs deux jeunes enfants. A la campagne, et surtout, loin de Tokyo, dans la petite île de Shikoku, ils les pensent en sécurité.

Comment oublier, se taire ? Ce serait fait injure aux victimes. A ce moment précis, l’immeuble tremble légèrement.

Il faut savoir rester optimiste. Ils me parlent des collectes, des dons qui affluent. Mais comment gérer l’urgence ? Comment effacer un tant soit peu l’horreur ?

Xavier suggère à Yuuko, qu’elle me parle de ses endroits préférés au Japon. Puis, nous prenons la tangente, nous divergeons.

Nous passons en revue photos de France, du Japon. Xavier me montre une photo d’ikebana, prise quelques jours avant le 11 mars :

Ils promettent de me rendre visite à Paris. Et je leur promets de retourner au Japon et de rendre visite aux parents de Yuuko, dans l’île splendide de Shikoku, que je ne connais pas.

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Yuuko sait qu’elle me fait un immense plaisir en nous servant un thé matcha, un thé en poudre, à la couleur verte, étonnante !

Elle le fait spécialement pour moi, selon les rites, qu’elle a appris de ses ancêtres. C’est une vraie cérémonie du thé, avec de petits gâteaux, à la pâte de riz, fourrés d’haricots rouges, écrasés avec du sucre.

En partant, je remarque le tokonoma que je n’avais pas vu. Je peux apprécier la chance qu’ils ont d’avoir la place, un mètre carré pour ce Tokonoma, cette alcôve, ce lieu sacré dans lequel est placé un kakemono dédié au mois de mai et à l’espoir !

Yuuko y a placé une plante fragile, éphémère et fleurie, qui résume toute la délicatesse de l’esthétique japonaise.

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Nous devons nous séparer et je les quitte à regret.

Une fois rentrée à l’hôtel, j’écris, j’écris vite, à la vitesse de la lumière, pour mieux voyager, pour ne rien oublier des émotions tristes ou belles que j’ai vécues lors de ce dimanche japonais, tokyoïte.

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