Le sommet du K2 & sa désolation

J’écoute une musique minimaliste africaine du Mali, où il n’y a qu’un seul instrument, la kora. Cette musique de Toumani Diabaté ne fait pas de bruit et ressemble à des variations ; elle m’a accompagnée durant ma visite de l’exposition Dogon. Elle me fait penser à la musique orientale si douce que j’entendais depuis ma chambre, au Talisman, à Damas. La Syrie me manque. Vais-je me replier au Liban ou ailleurs ? Ce sera un choix de dernière minute.

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M.A. m’a demandé de réfléchir aux moments les plus heureux de ma vie. Cette nuit, le sommeil s’est éloigné très vite de moi. Ce samedi, je sais que je serai seule à penser à 16h30. Je n’arrive pas à me remémorer de moments heureux. Il n’y aura eu aucun moment de bonheur, de légèreté dans cette vie qui est la mienne. Je pense que personne ne peut imaginer, le stade de décomposition, de vide, de douleur, auquel je suis parvenue. Je vis sans mémoire. J’ai tout effacé. Il ne me reste que la douleur, sans aucune plénitude. Ma vie est sans vie, faite de désolation, de séparations, d’angoisses, d’échecs. Jamais je n’ai réussi à faire rêver un homme. Il ne reste que la douleur de la perte. Cette perte n’a jamais été aussi présente. C’est exactement comme à Baalbek où son absence était omniprésente, à tel point, qu’il était partout et faisait partie intégrante de tous ces blocs.

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Comment va réagir M.A. en me voyant avec cette robe, noire soutane, mes cheveux au plus court, mes yeux perdus dans le vide stellaire ?

Je sais qu’il va me tancer, de me voir dans un tel état de désolation. De surcroît, je n’ai quasiment rien mangé cette semaine; je me laisse mourir.

Va-t-il me mettre, lui aussi, à la porte, à la poubelle ?

Il n’y a personne, rien, pour me donner envie de vivre. Je sais que M.A. me dira que seul, un homme pourrait me sortir de cette dépression, de ma folie, du vide, de mes obsessions morbides. Il comprendra en me voyant, que j’ai pris le chemin de la désolation, que j’ai renoncé aux hommes. Il ne pourra que respecter mon choix : me retirer du monde, et vivre en ermite, dans la vallée de la Qadisha, en ne pensant à rien, à personne, pour attendre la mort à laquelle je suis condamnée, puisque je suis née.

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Ce voyage en Italie, avec ma soeur, pour revoir une dernière fois, les endroits de mes solitudes, que j’aime tant – la villa Malaparte, la terrasse de l’infini …-, n’arrive pas à me faire plaisir. Je n’arrive pas à imaginer ce voyage. Il faudra bien pourtant que je lui montre les endroits précis où je veux que soient dispersés mes restes, mes cendres. Il me faudra aussi l’emmener à Baalbek. Le fera-t-elle pour moi ? C’est si important à mes yeux.

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Hier pourtant, j’ai eu le souvenir de ce jour magique, où le désir étant à son zénith, nous nous sommes retournés ; ce moment a bien existé. Et il a été si intense, que le désir était à son sommet, un sommet digne du K2. Il a forcément du ressentir ce sommet du désir, pour déployer avec moi, un moment aussi fort, digne d’une fusion. Il m’a niée, après ; il m’a tuée à l’arme blanche, mes écrits et ma personne. Il m’a fait disparaître de son monde, de manière si brutale, que je vis la mort pour toujours. Je ne sais comment est née cette idée si belle, d’aller ouvrir son livre là-même, où il l’a écrit. Même M.A. a trouvé cette idée splendide, unique, belle, géniale. Je ne regrette pas d’avoir découvert ce lieu magique, ces deux ruines, qui se font face, qui m’ont inversée, renversée, et menée, d’une certaine manière, à ma propre ruine.

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