Le Barzoï

En ce dimanche de Pâques, j’avais décidé dans la solitude qui m’accompagnait, d’aller à pied au Musée du Quai Branly.

J’ai remonté doucement, l’avenue Carnot, avec ses paulownias en fleurs. Ces fleurs bleues jonchent le sol.

Le pollen se promène dans l’air, comme le feraient des équilibristes de cirque.

J’ai enjambé toutes ces avenues, qui entourent la place de l’Etoile pour me glisser avenue Marceau.

Je repensais à ce chemin pris cet hiver, entre Noël et le jour de l’an, pour aller voir ces expositions : les Ipads de David Hockney à la Fondation Bergé St Laurent et aussi Fresh Hell au palais de Tokyo.

Paris s’était vidé et je ne croisais que de rares touristes.

J’ai descendu l’avenue Marceau, un peu comme un automate qui se mouvait par je ne sais quel mécanisme, sans pensée, sans vie.

J’ai tout de même pensé à P., devant le 54 avenue Marceau. Il faisait partie des rares à m’avoir fait rêver, à avoir eu cette capacité à me transporter.

*****

J’avais suscité sa curiosité, son intérêt car je comprenais à merveille son monde, son œuvre.

P. n’était pas marié. Enfin, si, il l’était avec son œuvre ! Sa vie d’artiste était rigoureuse, dure, sans aucune concession, empreinte d’une radicalité extrême.

J’aimais cette aridité !

Cet artiste avait pris mon corps, pendant 7 années. Mais, il avait toujours pris soin, de maintenir une distance abyssale, entre nous : nous nous sommes toujours vouvoyés ; jamais, il ne m’aura appelée par mon prénom. Il fuyait mon prénom, en prenant des solutions de contournement étonnantes.

Jamais, nous n’aurons parlé d’autre chose que de sa peinture.

A cette époque, j’étais réellement maigre. P. me faisait à manger.

Je n’avais le droit de rien faire chez lui, ou dans son atelier, si ce n’est parler de sa peinture, commenter ses tableaux, lire à haute voix des passages de livres qui s’amoncelaient, dans un fouillis et la poussière, et de me retourner avec lui.

Je l’avais étonné par la connaissance que j’avais de l’art classique ou contemporain. Nous nous délassions en relisant l’histoire de l’art d’Elie Faure ;

P. était proche de JP Raynaud. J’avais pu mesurer leur amitié, à la Fondation Cartier, l’année suivante, lors d’une exposition « collective ».

P. me présentait ses maîtresses, ces déesses qu’il dessinait.

Jamais, je n’aurai existé au sein d’un dessin, d’un tableau. Jamais, il n’aura regardé mes yeux.

J’avais compris qu’exister au travers d’un dessin, m’aurait fait disparaître de son monde.

J’étais celle, qui était différente, c’est sans doute la raison pour laquelle nous nous sommes côtoyés durant si longtemps ; les autres femmes défilaient dans l’éphémère.

Nos deux corps s’étaient enlacés dans la durée, seulement et uniquement, car j’étais la seule à lui restituer ce qu’il voulait entendre sur son œuvre.

J’étais comme il le disait, « articulée » : capable de comprendre ce qui est complexe.

P. était d’une beauté physique sans égale ; fruit d’un subtil mélange russe, italien, anglais et hongrois.
Il avait les pommettes hautes et saillantes d’un russe, les yeux d’un bleu de cette aristocratie hongroise, des cheveux noirs et denses comme ceux d’un italien, et le flegme britannique.

Rien que cela m’avait transportée. Il habitait rue B., et avait son atelier avenue Marceau.

Nous avions échangé nos prénoms, noms, adresses et N° de téléphones en écrivant sur des cailloux ramassés au pied du banc sur lequel nous nous étions assis.

Je l’avais rencontré par hasard, au parc Monceau, le 12 juillet 84 ; ce jour là, la foudre m’a touchée dès que je l’ai aperçu.

Le lendemain, nous nous étions revus au même endroit.

Il avait avec lui un tableau sous le bras : « le barzoï » et avions parlé de ses dessins, de sa peinture, en nous renversant avenue marceau.

P. était un tyran, un despote.

Il était fou, marchait sur cette fine ligne entre génie et folie.

Nous nous étions renversés, retournés pendant une éternité, je me rappelle encore du bruit du défilé aérien de ce 14 juillet, depuis son atelier.

La vie avec lui était un enfer ; ponctuée de rares moments délicieux mais aussi, de plus en plus de moments de souffrance.

Il n’avait pas supporté, que je me referme sur moi-même, en silence, une heure, alors que nous étions à « la petite barre », à Illiers Combray.

Il m’avait mise à la porte, sans autre forme de procès, et demandé de partir immédiatement.

Je ne sais comment je suis rentrée à Paris ; je me rappelle avoir marché une éternité sur ces chemins perdus, en pleine campagne. Je ne savais pas où j’étais. Les larmes ne me quittaient pas.

Je ne sais par quel miracle j’ai trouvé un train pour Paris.

*****

J’ai mis près de dix années à me remettre de cette expulsion, de cette mise à la porte.

J’en étais folle, j’étais folle à lier.

J’avais connu la nuit absolue, sans un rayon de lumière, en me retirant du monde, suspendue dans mon vide stellaire. Je ne regardais plus la terre, mais la voûte céleste.

Je souffrais en silence.

Mon visage, tel un masque était figé, perdu dans le vide du cosmos, sans aucune expression.

J’ai su que j’en étais enfin libérée, quand j’ai broyé, déchiqueté ce tableau qu’il m’avait offert et mis à la poubelle toute notre correspondance, nos échanges, les dessins qu’il m’avait offerts.

*****

Le nier en bloc (c’est aussi sans doute la raison pour laquelle les ruines de Baalbek, et tous ces blocs, m’ont tant fascinée), avait été le seul moyen de m’en libérer.

Il m’avait humiliée en me chassant de chez lui, de son monde, et de surcroît, ne m’avait jamais fait exister. Jamais il n’avait prononcé un seul mot doux, pris ma main. C’était pour lui graver, extérioriser une intimité impossible à révéler. Je m’imaginais laide, puisqu’indigne de figurer sur un dessin ; Pourtant, nous nous renversions, retournions.

Toute cette complexité, ses contradictions m’attiraient et me faisaient souffrir.

Je l’ai aperçu il y a deux ans, alors qu’il avait un tableau sous le bras, près de l’Étoile.

J’avais senti mon visage blêmir, en le regardant évoluer dans sa solitude.

Il n’avait pas connu le succès, ni une quelconque reconnaissance.

Il continuait son chemin, avec la même persévérance, ténacité.

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