Des Mobiles de Calder aux dessins de Cocteau

I begin at the small ends, then balance in progression until I think I’ve found the point of support. This is crucial, as there is only one such point and it must be right if the object is to hang or pivot freely. I usually test out this point with strings to make sure before bending the wires. The size and angle of the shapes and how to use them is a matter of taste and what you have in mind.

To most people who look at a mobile, it’s no more than a series of flat objects that move. To a few, though, it may be poetry.

Alexander Calder

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J’ai toujours été surprise de voir, cet immense mobile de Calder à la National Gallery de Washington.

J’avais été ébahie de lire la complexité, la rigueur et la méticulosité de sa mise en place, de son installation dans les murs du musée.

Il n’y a que très peu d’acier dans ce mobile de Calder, qui est le plus grand qu’il ait conçu.

Ce mobile si massif, paraissait pourtant lourd et gauche, avant son montage, exactement comme un albatros, au sol.

Une fois dans les airs, mis en place, « en vol », il déploie, comme cet oiseau géant, toute son élégance, son agilité, son assurance, dans un silence olympien.

Tout cela mène à un état poétique, magique.

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Lorsque je me rends chez M.A., dans la chambre de mes lundis, je sais que je vais retrouver un autre mobile de Calder, comme ligne d’horizon.

J’adore me perdre dans cette sculpture en mouvement, qui trouve toujours son équilibre et se meut harmonieusement, subtilement…

La magie de ce mobile de Calder, fait que je ne vois pas M.A., que je ne vois plus rien, si ce n’est ma pensée qui peut alors se libérer, en un flot de paroles, une rivière de mots.

En ce lundi, où le soleil rayonnait dans cette chambre, M.A. avait laissé la large porte fenêtre entre-ouverte, et un souffle d’air réussissait à circuler, à passer.

Je me suis plongée dans l’observation de la cinétique, initiée par ce souffle, ce courant, allant jusqu’à oublier toutes ces paroles bloquées en moi ou, ces blocs de paroles, qui se délivraient de ma personne, qui se détachaient de moi, se disloquaient, exactement, comme les blocs de pierre du temple de Jupiter à Baalbek, se sont effondrés.

Ces blocs verbaux me quittaient pour l’éternité. J’étais sûrement dans mes cauchemars, délirant à nouveau, sur mes maux, ces mots détruits, mes écrits éventrés.

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Il y avait eu deux bornes temporelles à Baalbek :

– En cette fin du mois d’août, ma découverte des ruines, le passage au livre, nos deux solitudes, qui ne se sont pas contredites. Pourtant, la solitude n’existait pas sans lui, dans ces deux ruines. Ma libération, via cet immense bloc, qui m’avait quittée

et

– le jour des Morts, avec cette impossibilité décrétée.

Dans cet intervalle, nos deux solitudes se sont contredites, ailleurs que dans le silence exquis de nos mots.

Paradoxalement, il n’y aura jamais eu autant d’intensité et de force, que dans cet intervalle rempli de contradictions.

Pourtant M.A. me dit à quel point il est frappé par la présence insidieuse de la mort.
En un éclair, j’ai vu le chemin, sur lequel il voulait me mener.

Manuscrit de J.Cocteau (1960) Entrée de l’hôtel Palmyra, Baalbek, Liban

En ces deux ruines que j’ai habitées : la chambre XXX et le Temple de Jupiter,  je n’ai pas vu la Mort qui me suivait, avant, qu’un de ces jours, elle ne vienne à ma rencontre, pour m’emporter.

Oui, M.A avait raison ; la mort était prégnante :

  • La présence de l’absence,
  • l’absence,
  • l’abandon,
  • le chant du cygne,
  • le noir, le vide,
  • le jeûne, qui me faisait ressembler à un squelette,
  • les ruines et ce qu’il en reste : comme les restes d’un mort,
  • le détachement du bloc,
  • le passage de la frontière, de la ligne de démarcation,
  • son dépassement qui a mené à mon trépassement, mon statut de « passed away »,
  • l’impossibilité,
  • le jour des morts,
  • le bleu du ciel, comme la porte d’un paradis à écrire, mais qui se révélerait être un paradis perdu,
  • la plaine de la Bekaa, neuvième plaine de l’enfer,
  • la mort de mes écrits, et ma disparition,
  • les deux dessins de Cocteau, présents dans cette chambre XXX, au dessus des deux lits : une scène de guerre, et un regard vers le paradis.

J’avais choisi de dormir dans le lit, au plus près des fenêtres. Depuis ce lit, je pouvais voir le bleu du ciel de Baalbek, et contempler, allongée, ce paradis de Cocteau.

*****

Je veux voir, dans ce mobile de Calder, où je me perds, chaque semaine, un signe d’optimisme.

Il me prouve que l’équilibre au dessus du vide existe, que je peux évoluer, changer, tout doucement, sans m’en apercevoir et que je pourrai atteindre, sur mon chemin de vie, ce plateau du répit, du calme, de la sérénité, un équilibre au dessus de mon vide.

Si j’avais été une idée pour quelques hommes, jamais, je n’avais réussi à en faire rêver un seul, à en captiver un. Tous m’avaient abandonnée. Je vivais à chaque fois ces abandons, comme ma propre mort. J’étais maudite.

La question qui restait en suspens, au sein de ce mobile de Calder que je regardais, était celle de la solitude qui m’accompagnait.

Pourrait-elle se contredire de temps à autre, avec un homme qui me ferait rayonner, comme le disait M.A. ?

Ou les hommes s’éloigneraient-ils de moi, irrémédiablement, jusqu’à ce que je m’éteigne, dans un paysage, où le soleil, la lumière, la clarté des yeux n’existent plus. Ce serait, en quelque sorte, comme une autre impossibilité, qui semblait ne plus me quitter, accompagner ma solitude.

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