Que signifie « comprendre une oeuvre d’art » ?

Je suis toujours extrêmement déconcertée, lorsque des amis visitent en ma compagnie, un musée d’art contemporain ou une exposition, et qu’ils me disent « je comprends », « explique moi » ou « cela m’est distant ».

En l’occurrence, je réglerai le cas du « cela m’est distant » que j’ai compris comme : cela ne m’attire pas, cela ne m’intéresse pas ou tu ne m’attires pas assez pour te suivre sur ce chemin.
Le refus, le « non » se positionnent clairement. Je n’étais en somme, qu’une idée et pas une déesse pour cet homme.
Seules des femmes qui le feraient rêver, qui le captiveraient,  pourraient le conduire sur le chemin de la réflexion artistique.

Le « je comprends » est une expression qui a le don de m’agacer. A mes yeux, elle révèle justement que la personne n’a rien compris, qu’elle se sait dépassée, et ne veut surtout pas comprendre, ni échanger. C’est une attitude de fuite devant l’inconnu, l’ennui.
J’ai banni de mon vocabulaire, le verbe comprendre au temps du « présent ».
Autant, « j’ai compris » signifie que le message a été bien enregistré. Il y a eu une appropriation.
Autant, « je comprends » n’adhère à rien.
Il n’y a aucune communication possible en ce qui me concerne, avec les hommes qui « comprennent ». Cet homme ne pourra jamais me faire rêver. Il ne pourra jamais exister pour moi.

Le « explique moi » est plus subtil car il est suspendu dans le temps, comme un point d’interrogation.  Est-il égaré, perdu, …. ?
Ne cherche-t-il pas, d’une certaine manière, un passage, pour atteindre mon cerveau, ou mon monde, et pour découvrir, comment je dissèque le tableau, comment je l’analyse, pour le restituer synthétiquement. Il y a de l’intrusion, de la curiosité ou un ravissement. Instinctivement je me méfie, car je n’aime pas me révéler.

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Comprendre une oeuvre d’art, que ce soit un tableau, une sculpture,…, est, à mes yeux, se l’approprier, la faire sienne. Et en cela, l’attirance, la proximité, le bien-être, la plénitude qui s’en dégagent font partie du territoire de l’intime.

Qu’est-ce d’ailleurs qu’une oeuvre d’art ? Et oui, la question mérite d’être posée, mais le sujet me semble tellement vaste, que j’y consacrerai un article à part entière.

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Il y a des milliers d’angles possibles, pour approcher un tableau, le faire sien. D’ailleurs, ce que je relate fait davantage partie, de la disséquation  et de l’analyse du tableau. Pour comprendre un tableau, il faut le lire, exactement comme on lit un livre, et puis écrire sur ce tableau, comme on écrit, on restranscrit sa compréhension, imprime sa différence.

Parmi les angles d’attaque ;

– l’Histoire, grande ou petite, celle que raconte le tableau. Bien sûr, le plus intéressant est l’approche transversale et pas seulement en profondeur d’historique, permettant de mettre en perspective des tableaux d’une époque similaire, de lire l’Histoire via le regard de plusieurs artistes.

– Le thème : sommes nous dans un exercice favori de l’artiste ? s’agit-il par exemple de « re-produire », à sa façon, donc de lire et d’écrire l’oeuvre d’un autre peintre ? Picasso s’amusait à peindre des tableaux de maîtres à sa façon. Certains sont mieux, à mon sens que les originaux. Le peintre imprime, écrit sa différence. D’autres peintres cherchent à créer une illusion, à explorer des rêves, à nous montrer leur imaginaire ou bien laisse toute latitude au spectateur pour trouver, lire ce qu’il souhaite.

– le dessin, la qualité du trait, de la forme… Peu importe que le tableau soit abstrait ou figuratif… La disposition dans l’espace des signes, des personnages, de paysages, et l’utilisation du « vide » sont toujours fascinantes et extrêmement intéressantes à étudier.

– la composition de l’oeuvre : comment le peintre suggère le mystère en plaçant sur un espace fermé, sur une carte avec des bords, des personnages, des signes, des miroirs ? Une des plus belles compositions et l’une sur lesquelles tant ont écrit est bien « les Ménines » de Vélasquez. J’aime particulièrement le texte de Foucault, au tout début « des Mots et des Choses ».

– la géographie du tableau :  la texture, son épaisseur, le plan, ses couleurs, et toute la déclinaison de la palette.

– La lumière, que j’isole du reste…

– Le matériau : carton, toile, papier,… et les outils du peintre : couteau, pinceau, brosses…

– Le tableau dans son espace : J’aime lire hors du cadre, car le cadre enferme. Donc, je suis sensible à la mise en valeur du tableau dans son espace d’exposition. L’oeuvre a besoin d’espace pour permettre le regard, et surtout, de le faire varier : de loin, de très loin, de plus près.

– Le lien indéfectible entre l’oeuvre, le lecteur et l’auteur

“La réalité d’une oeuvre, c’est le triple rapport qui se crée entre la chose qu’elle est, celui qui l’a produite et celui qui la regarde, marquant bien le fait que la peinture ne transmet pas de sens mais qu’elle fait sens; elle n’en communique pas – tout ce qui en elle se réduit à la communication n’est qu’un moyen remplaçable. Elle est avant toute une chose qu’on aime voir, qu’on aime fréquenter, origine et objet d’une dynamique de la sensibilité”  Pierre Soulages

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Pour comprendre un tableau, il faut le lire, à sa façon, poser son regard, se faire sa propre lecture, sa propre opinion. Pour atteindre l’intimité; il faut voyager au coeur du tableau : Combien de fois suis-je allée voir les collections permanentes, les triptyques de Francis Bacon, les Nicolas de Stael, les Rothko, Léger, Lichtenstein, Serra ….

Comprendre une oeuvre d’art relève pour moi, de la même démarche, que celle du voyage : il faut s’y préparer, à juste dose, pour mieux l’apprivoiser, il faut la revoir sans cesse, s’y rendre, se rendre – baisser la garde, en quelque sorte-, comme je dirais que je me suis rendue à la Villa Malaparte, à Baalbek, à Ravello, à Kyoto…

Comprendre, est aussi poser un regard différent,  approcher l’oeuvre de manière personnelle; avec de la latitude, de la liberté, sans suivre le labyrinthe, sans être influencé.

Car, s’il faut un peu de culture, il devient assez vite difficile de se faire vraiment sa propre opinion, à trop lire sur l’oeuvre d’un artiste ou sur l’art (peinture, ….)

L’histoire de l’art d’Elie Faure, les textes de Malraux ou de Jean Clair, ne pourront que faire grandir le lecteur, en sensibilité et connaissance.

Enfin, il faut lire, dévorer, tous les tableaux possibles, comme on dévore des livres.

Nous sommes tous plus ou moins sensibles, réceptifs, à ce que peut dégager un tableau : messages ou émotions

En ce qui me concerne, si une oeuvre me captive, je sais que j’aurai envie de la revoir ; il y a presque un élan amoureux …. Je chercherai à la « fréquenter », à développer cette proximité.

Ainsi, vais-je la voir, la revoir, jour après jour, ce qui ne veut pas dire l’apprendre par coeur, mais au contraire, la voir différemment chaque fois. Selon la saison, son humeur, on peut capturer un détail qui avait échappé …

Faire varier la distance, de loin, de près, ainsi que l’angle permet de la voir sous des facettes multiples. Il faut créer la répétition et la variation de son regard, devant l’oeuvre.

Ainsi, le voyage se construit-il…

Je chercherai, de surcroît,  par tous les moyens, à rencontrer l’artiste, à connaître,  découvrir celui qui a conçu l’oeuvre et s’en est détaché. Si nous n’avons pas été sur terre au même moment, je lirai les carnets, notes, correspondance, journaux des artistes qui parlent si bien d’eux.

Comprendre pour moi, relève de l’enchantement,…. Tout cela peut paraître contradictoire, car l’état amoureux suscite bien souvent l’aveuglement.

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Comprendre une oeuvre d’art, est le fruit d’une émotion, d’un long cheminement, d’une construction qui mène à un état d’extase ou de recueillement.

C’est donc une démarche personnelle, intime, qui relève du même processus que celui du voyage, et de la lecture et de l’écriture : comprendre une oeuvre d’art, c’est la découvrir, la re-découvrir; l’inventer, la lire et l’écrire, pour la faire sienne et avoir envie d’y retourner éternellement et de s’y renverser, s’y retourner, s’y abîmer.

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