Blocs : Ruines de Baalbek et Tableaux de Francis Bacon

Les sentiers du plaisir, leur dessin, leur longueur, leur sens sont un voyage à part entière, comme un apprentissage. Les sentiers du plaisir requièrent méticulosité, patience, persévérance, imagination. Est-ce une destination, ou le trait qui s’étire comme un élastique, comme un fil sans fin ?

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Léa  s’était réveillée en pleine nuit en hurlant. Ce cauchemar avait été une torture et elle souffrait encore à son réveil, en sueur.

Ses mains tremblaient et elle avait pleuré longtemps, durant cette nuit blanche, blanche comme la lumière du soleil en plein été, au zénith ; blanche comme les pierres des ruines de Baalbek, au plus haut du soleil, là où l’ombre des colonnes est dévorée par ce disque perçant ce ciel si bleu.

Elle n’avait aucun souvenir de ce cauchemar, de cet enfer, si ce n’est le chiffre trois : TROIS, comme un triptyque, un tableau en trois blocs, de Francis Bacon …. Elle cherchait à se souvenir.

Ce triptyque retranscrivait bien la douleur suite à ce cauchemar. La décomposition de son état : Léa était anéantie, déstructurée ; son mal de tête était tel, qu’elle sentait, comme sur le panneau de droite, sa tête s’aplatir, taper contre la surface d’une table.

Elle adore l’esthétique des tableaux du peintre : leur composition en trois blocs, la fascinait ; elle y voyait l’évolution, le mouvement, une construction, la recherche constante de l’équilibre, tant Bacon marchait sur un fil, au dessus du gouffre.

Léa aimait les voir au MOMA, à Beaubourg, à la Tate …. Ils ont tout l’espace qu’ils méritent. Elle aurait adoré visiter l’atelier de F.Bacon situé à Reece Mews à Londres.

Cette nuit du 14 au 15 avril, elle a découvert, par accident, que Jonathan Littell avait dédié un livre aux triptyques de Francis Bacon. Ce livre introuvable va en fait paraître fin avril 2011.

Cette coïncidence l’avait arrêtée dans l’élan d’écriture et de pensées. Le livre était structuré comme un triptyque :  « Une journée au Prado », « Grammaire de Francis Bacon», « La Vraie Image ». Il lui faudrait le lire, le dévorer. Mais avant, il lui fallait écrire.

Les larmes roulaient sur ses joues creuses… elle se vidait ! Ses yeux étaient perdus dans le vide, fixant le blanc des murs de sa boîte, de sa chambre, de sa prison.  Elle avait néanmoins réussi à se transporter à Baalbek.

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Ce voyage au moyen-orient cet été, avait profondément changé Léa à cause de la créativité déployée pour ce voyage inventé.

Ce sentier, ce chemin s’était tracé, s’était écrit au fur et à mesure.

Léa pouvait le suivre depuis le ciel, depuis Google Earth, tel un trait sûr et lumineux, qui brillait fort, qui étincelait de joie, tant il avait été dense et heureux.

C’est à Baalbek, endroit magique, que Léa a enfin réalisé ce qui lui arrivait :

Elle a pris conscience, justement, dans les ruines de Baalbek, en contemplant le temple de Jupiter, quasiment entièrement effondré, que tout un pan de son passé s’était détaché d’elle pour toujours, à ce moment précis, exactement comme le temple de Jupiter s’est disloqué. Les pierres tombées, ces blocs demeurent éparpillés dans ce champ de ruines et le resteront pour l’éternité ! Ces blocs, comme des « blocs notes » sont un champ d’écriture inépuisable.

C’était cela la magie des ruines de Baalbek, cette prise de conscience et cette identification aux ruines, qui ont permis ce détachement.

Cette libération, cet allègement, n’étaient pas qu’idéels, que mauvais souvenirs ; Léa s’était également allégée physiquement. Etait-ce réellement à cause du ramadan, à son impossibilité de trouver à manger ou était-ce lié à ces blocs qui avaient quitté sa personne et à ce « moins », ce manque ressenti, jusque dans son corps ?

Cela a été une victoire incommensurable pour Léa.

Cette route, ce voyage l’avaient remise, dans le bon sens, sur le Sentier du Plaisir.

Il restait d’elle, sans doute que peu de choses, tout comme les ruines de Baalbek, mais 6 colonnes, aussi massives que celles du temple de Jupiter, constituent une bonne base, ne sont pas « rien » ; cela compte.

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Léa vivait ses histoires finies, comme des échecs. Elle était traumatisée par tous ses échecs, ces abandons.

Mais, à la différence des autres fois, Léa aura été marquée, par l’espoir qu’il s’en dégage.

C’était le signe que Léa avait un tout petit peu changé, peut-être.

Léa avait pris la décision d’oublier ceux qui l’ont bannie et censurée.

Léa croyait s’être remise dans le bon sens cet été … Non, elle s’était libérée, mais, avec tant de poids en moins, le corps nage, marche, évolue, pense différemment !

L’être humain a besoin d’un temps d’adaptation pour s’habituer à un changement si radical ! Il doit s’habituer, exactement comme le corps s’amarine, quand il passe de la terre à un univers marin, pour voguer sur l’eau.

Il n’était pas surprenant donc, que Léa se soit un peu perdue, tant elle avait perdu !

Pour atteindre le bon sens, le sens qui fait progresser et non pas tourner en rond, en boucles, à l’infini, Léa avait compris qu’elle devrait faire abstraction des mots blessants, des propos des censeurs.

Ce n’est qu’ainsi, que Léa se remettra dans le bon sens !

Censurer, c’est tuer, anéantir. Donc il faut ne pas lire, écouter, imprimer ceux qui censurent. Leurs mots ont pour seul objectif de blesser et d’avilir.

Ce sont les seuls que Léa doit s’obliger à censurer, pour se protéger.

Ainsi, Léa  se verra-t-elle, telle qu’elle est, dans un miroir, et non pas telle que les censeurs la perçoivent.

Ils ont tenté de l’anéantir, sans la voir, sans la regarder.

Pendant six mois, Léa s’est vue avec un corps déformé, tordu, pour atteindre l’horreur et la souffrance des tableaux de Francis Bacon.


Léa sentait au plus profond d’elle, ce cri immense, mais silencieux, et retenu. Ce cri ne pouvait être expulsé, anéanti, implosé, qu’en niant, annihilant ceux qui en étaient la cause.

Il faudra veiller à ce que Léa respecte cette résolution.

Léa sait qu’elle peut compter sur sa soeur Lina.

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En ce 15 avril, à l’aube, Léa avait pu regarder son corps dans le miroir. Son visage n’était pas déformé. Cependant, ses yeux cernés, creux, avaient fait perdre à son regard acuité et vivacité. Le grain de sa peau ressemblait au toucher d’une pierre en granit. Son délire revenait. Elle a brusquement détourné son regard.

L’embranchement du sentier du plaisir, était derrière elle, dans l’éternité du passé, là où il est impossible de retourner. Sa déchéance ne faisait que s’accélérer.

Dans la solitude qui l’accompagnait, elle persistait : Renoncer aux hommes, accepter sa déchéance dans la dignité, pour fuir l’humiliation, était le chemin qui s’ouvrait à elle, la route qu’elle avait prise.

Léa n’arrivait pas à suivre ses résolutions, à atteindre ce plateau du répit. Elle était en pleine tourmente.

Le sentier du plaisir était peut-être parti, s’était peut-être détaché d’elle, comme un bloc tombé dans le champ de ruines. Le sentier du plaisir faisait-il toujours parti de son monde, de sa carte marine, géographique, de son territoire ? Ce sentier était peut-être invisible dans un état de désespoir.

Comment retrouver un homme, qui, en lui prenant la main, la guiderait vers ce sentier, lui donnerait envie de vivre, la ferait rayonner ?

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