Au Jardin des Tuileries – (2 et fin)

Des mains de Louise Bourgeois à celles de Susana Soca

J’étais assise lundi, aux Tuileries, devant mon champ de lavande, en pensant à P., qui s’était envolé pour New york, après m’avoir aimée, une fois, une seule fois.

Je ne pensais à rien, face au bleu du ciel. La lumière blanche du soleil dorait doucement ma peau.

Les hommes que j’avais perdus, qui m’avaient laissée, délaissée, me hantaient.

Ils sont heureux avec des femmes belles, dignes de ce nom : une maîtresse (ou des maîtresses) et une épouse ;

Je sais qu’ils n’ont pas eu à m’oublier, que je ne suis que néant pour eux, puisqu’ils ne pensent plus à moi.

Comment penser aux hommes à venir, à ceux que je pourrais rencontrer et rencontrerai peut-être ?

*****

J’ai aperçu Dimanche, devant mon champ de lavande, l’homme de signes du pied, celui qui avait fait exister mes pieds. Heureusement, il ne m’a pas vue.

J’avais vraiment complètement perdu pied, en ce douze septembre ! Cet homme était fou ! Ou était-ce moi ?

Il a eu moins de succès avec une jeune femme dont il a complimenté les pieds !

J’ai alors décidé qu’il était temps de quitter ce lieu, ce champ de lavande, pour toujours.

Je suis partie et avant de sortir, suis allée saluer une dernière fois « the Welcoming Hands » de Louise Bourgeois.

En les regardant, je pense aux mains de Susana Soca photographiées par Gisèle Freund en 1938.

 


Je rentre et vais poursuivre mes pages d’écriture.

*****

Je déguste un Darjeeling de printemps 2011, du fameux jardin Namring.

J’apprécie les parfums d’amande, et le goût tanique dans ma bouche, qui se développe lentement, après chaque gorgée, et qui dure comme le goût d’un baiser.

*****

Le 11 avril, j’ai pensé à Cioran et à ses exercices d’admiration. Cioran aurait eu 100 ans.

Je repense à Susana Soca et ses destins croisés d’Europe et d’Amérique du Sud.

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Jorge Luis Borges : poème « Susana SOCA »

Con lento amor miraba los dispersoscolores

de la tarde. Le placía

perderse en la compleja

melodíao en la curiosa vida de los versos.

No el rojo elemental sino los grises

hilaron su destino delicado,

hecho a discriminar y ejercitado

en la vacilación y en los matices.

Sin atreverse a hollar este perplejo

laberinto, atisbaba desde afuera

las formas, el tumulto y la carrera,

como aquella otra dama del espejo.

Dioses que moran más allá del ruego

la abandonaron a ese tigre, el Fuego.

With lingering love she gazed at the dispersed
Colors of dusk. It pleased her utterly
To lose herself in the complex melody
Or in the cunous life to be found in verse.
lt was not the primal red but rather grays
That spun the fine thread of her destiny,
For the nicest distinctions and all spent
In waverings, ambiguities, delays.
Lacking the nerve to tread this treacherous
Labyrinth, she looked in on, whom without,
The shapes, the turbulence, the striving rout,
(Like the other lady of the looking glass.)
The gods that dwell too far away for prayer
Abandoned her to the final tiger, Fire.

*****

Voilà une phrase d’Alexandre Kojève qui tombait à point nommé :

Même dans l’échec, on retrouve la fécondité d’une pensée capable de « réaliser dans l’incohérence un équilibre imprévu », en gardant le sentiment que l’expression « changer l’existence » puisse être autre chose qu’une formule creuse.

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