Saison sans mémoire

Ce matin, le soleil traverse la fenêtre, le soleil déplie, amplifie son territoire sur cette vitre, cette glace. Il projette un rai de lumière sur mes livres, ces livres que j’ai choisis, que j’aimerai donc. A travers ce rai, la poussière flotte, se promène. L’instant poétique, éphémère me délie ; c’est un délice. Je ressens cette sérénité qui m’habite depuis ce séjour au Moyen-Orient. J’attrape un livre au hasard : « le journal d’une saison sans mémoire » de Silvia Baron-Supervielle. J’aime ces écrivains non francophones, qui écrivent dans notre langue française. Des citations de la Divine Comédie  ponctuent chaque chapitre. Dante est partout. J’y retrouve aussi Borges.

Personne ne peut savoir si le monde est fantastique ou réel, et non plus s’il existe une différence entre rêver et vivre. Jorge Luis Borges

Divine Argentine, à la sonorité si claire, Buenos Aires où le bleu du ciel est unique, donc reconnaissable.

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Tout un pan de mon passé, rivé à ma personne, s’est détaché de moi, cet été au Liban, à Baalbek. C’est aussi cela la magie de Baalbek : ces temples gigantesques, ces énormes blocs de pierres qui se sont écroulés, sous la force de ces secousses telluriques. Cet été, je n’ai pas senti la terre trembler sous mes pieds, mais j’ai été littéralement renversée par ce lieu. La libération a eu lieu. Je me suis détachée ou, le déplaisir qui avait grossi en moi, s’en est allé. J’ai profondément changé, en Syrie et au Liban où j’ai fondu physiquement, où mon ventre s’est creusé, mes pommettes sont devenues encore plus saillantes. Je me reconnais à peine. Une partie du passé a été expulsée de ma mémoire, a été gommée. Saison sans mémoire.

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Sans mémoire.

Où suis-je ? Clairement sur le second versant de ma vie, comme le dit M.A.

Suis-je sortie de l’Enfer ? Pendant combien de temps vais-je séjourner dans cet intermède, dans ce Purgatoire ? Vais-je connaître un peu de répit, le Paradis ?

Comme prémices aux joies, à ces moments heureux du paradis, mon rouge gorge est venu me saluer ce matin. Je l’imaginais mort de froid ; parti pour toujours, mais il est revenu. J’ai aimé la fidélité qu’il porte au rebord de ma fenêtre ;  j’aime sa solide fragilité, l’éphémère qu’il représente.

Je suis transportée ailleurs, dans un pays étrange et secret, sans frontière, sans début, ni fin, sans capitale, sans histoire.

Le temps est aboli, le calme règne, l’horizon est dégagé, en expansion.

Tout me surprend, a mon approbation, m’entraîne dans un mouvement, une vague nouvelle ou une nouvelle vague.

Je n’ai plus besoin du rêve, pour échapper à la réalité.

Je n’ai plus besoin de supporter la réalité pour me réfugier dans le rêve.

J’habite, je vis ailleurs, nulle part, dans mon pays, l’imaginaire.

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Il faut tirer les leçons de ses échecs, évoluer, sans vendre son âme au diable, et, si possible, grandir.

Je ne veux pas du moyen, du « milieu », si rassurants ; je préfère le bord, l’arête;

Je ne veux pas du quelconque, de la quantité, la masse. Seuls la rareté, le beau, l’exception, m’attirent, captent mon attention. L’unicité m’ennuierait vite. J’ai besoin de varier mes sujets dans mon monde.

Je ne veux pas du quotidien, du rassurant, du solide : ils ne m’ont apporté que de la fadeur ; Seules la fragilité, la sensibilité, la folie m’attirent.

Je ne veux pas la facilité ; elle appartient aux médiocres.

Je veux tendre vers l’inaccessible, l’exceptionnel, le hors-norme.

J’aime par dessus tout, les hommes, qui marchent sur cette fine ligne, entre génie et folie

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