Michel-Ange et Rolande – (2)

Michel-Ange, était très petit, presque nain. Il était agrégé de philosophie, se déplaçait à bicyclette et travaillait chez un carrossier.

Il y avait clairement quelque chose qui clochait. Comment un agrégé de philosophie pouvait vivre en carrossier et servir sa compagne et sa mère aveugle ?

Je prenais mes cours d’allemand dans la cuisine des Badiou-Ferrare. Mon livre d’allemand était écrit en gothique. L’apprentissage de l’allemand s’était fait au travers des contes et légendes : Die Heinzelmännchen, die Kindertotenlieder ; die Loreleï, Hänsel und Gretel…

Michel-Ange, en plus de son travail de carrossier, effectuait les tâches ménagères de la maison, préparait les repas, servait la mère de sa compagne qu’il surnommait le « crocodile » à cause de son dentier et me donnait des cours d’allemand.

Il m’avait montré la chambre du crocodile, j’avais pu voir des armes blanches et des armes à feu qui couvraient les murs de cette chambre d’aveugle. Des livres en braille étaient posés sur une table, près d’un lit étroit, collé à la fenêtre.

Michel Ange rangeait tout ce qui lui appartenait dans la chambre du crocodile. Les armes lui appartenaient donc. Avaient-elles servi ? S’en était-il servi ? Avait-il tué des êtres humains dans un passé récent ?

Il avait également toute une collection de livres et revues sur la guerre. Un jour, il m’avait montré avec fierté un livre qui lui tenait à cœur : « Mein Kampf ».

J’étais encore enfant, mais je savais qui était Hitler, puisque, d’une certaine manière, c’était par Hitler, que la ruine de ma famille était arrivée, ainsi que la mort de mon grand-père qui dormait pour l’éternité, dans une fosse commune.

J’avais été très diplomate, à la vue de ce livre écrit en gothique. Michel-Ange, l’avait soigneusement rangé. Ce livre assez petit était recouvert d’une couverture en plastique, pour que le temps ne l’abime pas.

J’appréhendais toutes les contradictions au sein de ce couple atypique. Visiblement le passé de Michel-Ange était flou, sombre, pas net. Avait-il choisi le mauvais camp pendant la guerre ?

Essayait-il de se racheter en vivant dans l’abnégation la plus totale, en consacrant sa vie à une victime de guerre et à sa mère infirme ? Avait-il ressenti de la pitié pour cette femme ? Comment s’étaient-ils connus ? Elle, venait d’un milieu ouvrier ; lui, d’un milieu d’intellectuels parisiens ?

Quels péchés avait-il commis, expiait-il pour vivre ainsi, dans cette déchéance ?

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