Michel-Ange et Rolande – (1)

De la première visite chez Melle Badiou, je ne me souviens pas de grand-chose. Le petit immeuble où elle habitait, rue de la Libération, avait été bâti juste après la guerre. Les murs étaient gris, sales. Son appartement était situé au rez de chaussée, mais elle avait étendu son territoire, dans l’escalier, en y installant sa bibliothèque.

Ma mère me tenait la main, j’avais quatre ans et elle savait que Melle Badiou était un peu bizarre, avait un mode de vie anormal.

Mais le mien était-il normal ? Je n’étais pas scolarisée. Aller à l’école maternelle ne servait à rien, selon mon père. Je n’avais pas le droit de côtoyer les domestiques. J’étais seule à la maison puisque ma mère travaillait dans l’entreprise de mon père.

La lecture était un passe-temps noble, donc il était temps que j’apprenne à lire.

Melle Badiou m’apprendrait donc à lire et à compter.

Melle Badiou était venue nous accueillir. Dans cette entrée, les murs étaient recouverts de centaines d’insectes, tous épinglés dans les murs. Des oiseaux empaillés, des roches, des cailloux étaient jonchés sur une table basse en formica. J’étais terrorisée.

L’entrée desservait la salle d’études où 5 élèves pouvaient travailler. Mais, moi, j’aurai des cours particuliers. Je pouvais enfin mieux voir Melle Badiou, la voir de face. Ma mère m’avait dit de ne rien dire, de me taire, de ne faire aucun commentaire. Melle Badiou m’effrayait encore plus que tous ces morts dans l’entrée.

J’hurlais en silence intérieurement, ce qui se traduisait par des gestes précis de mon corps. Je suçais mon pouce en ramenant mes deux bras contre mon visage, comme pour me permettre de ne pas voir. Je grattais le dessus de mon nez avec mon index droit et mutilais mon poignet gauche en le grattant avec le reste de mes doigts. J’étais angoissée au point d’avoir des trous à mon poignet et mon nez.

Comment un tel corps pouvait exister ?

La géographie de son corps semblait être un champ de bataille (après le combat), tel un champ  de mines.

Melle Badiou, avait reçu des balles, tirées par les allemands pendant la guerre. Ces blessures profondes avaient mené à l’amputation de son bras droit et d’un pied.

Etait-ce par fierté, pour défier le monde, pour clamer haut et fort son statut de victime de guerre, pour montrer aux autres ce qu’il lui avait été fait durant cette guerre ? Je ne sais pas, mais âgée d’une cinquantaine d’années, elle était laide, ronde, enrobée et portait des robes légères, qui laissait voir ce corps meurtri. Elle l’exhibait, sans aucune gêne, aux yeux de tous. Tout le monde s’y était habitué, y compris moi.

Jamais je ne l’ai vue porter une robe à manches longues. Elle laissait son moignon à l’air, été comme hiver. Elle le faisait bouger, l’utiliser pour tenir une carte, un livre…

Sa jambe mutilée reposait dans une chaussure orthopédique comme ont les pieds-bots.

A son pied gauche, elle portait, été comme hiver, une tongue en plastique.

Je la voyais pousser une espèce de poussette à 4 roues, avec un panier en osier posé dessus lorsqu’elle partait pour le marché.

Elle vivait, avec un homme d’une dizaine d’années son cadet. Etaient-ils mariés ou non, cela n’était pas clair et n’avait pas beaucoup d’importance. Ils dormaient dans le même appartement, même s’ils faisaient chambre à part.

Michel-Ange, car le compagnon de Rolande Badiou, s’appelait Michel-Ange, m’apprendra quelques années plus tard l’allemand. Ces deux prénoms me semblaient antinomiques. Comment pouvaient-ils aller l’un avec l’autre ?

J’allais prendre ma première leçon de lecture la semaine suivante.  Ces leçons, ce couple bizarre, représentaient un grand point d’interrogation pour moi, tout comme une nouvelle fenêtre vers un ailleurs, donc vers du ciel, que j’espérais bleu !

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