Léa G.

Léa G. ne se voit plus dans les miroirs. Elle vit dans l’obscurité ; personne ne la voit. Elle voit les autres qui prennent bien soin de l’éviter.

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Ces miroirs statufient son absence, mettent en exergue sa transparence, son inconsistance, sa disparition. Ils lui rappellent cette incompréhension, ce malentendu entre sa personne et le monde des hommes.

Pourquoi les hommes l’ont rejetée, tout au long de sa vie ?

Pourquoi a-t-elle toujours paru répugnante, aux yeux des hommes ?

Ils avaient tellement honte d’elle, qu’ils n’osaient pas la regarder dans les yeux, la prendre par la main, voire, l’appeler par son prénom.

Ils partaient en courant, avant même qu’elle n’existe ; donc ils partaient, sans avoir à l’oublier.

Elle n’a jamais existé aux yeux des hommes, car sans intérêt : sans argent, sans bien, sans nom, sans famille, sans attrait, sans beauté, sans brillant, sans intelligence, …

Elle n’est « rien », « personne ». Cela elle l’a lu, dans le comportement des hommes à son égard.

Au mieux, elle était un objet de curiosité, de quelques désespérés, fous, ou malades, pour qui, passer 2 à 3 heures avec ce corps, relevait d’une traversée d’un tunnel, d’une descente aux enfers.

Lorsqu’ils se détachaient de ce corps, au plus vite, la mine déconfite de dégoût ; Léa G. s’attendait toujours à ce qu’ils lui réclament de l’argent ; Elle était finalement pire qu’une prostituée. Ils avaient perdu du temps ; elle n’était qu’une perte sèche de temps, qu’il faudrait compenser par de l’argent.

*****

Cette époque est révolue désormais. Elle a atteint le stade « supérieur » ou plus précisément, « ultime ».

Les hommes qu’elle croise, ne manquent pas de lui rappeler, que son corps vieillit chaque jour qui passe, que ce corps est défait, flétri, tombe, elle est « en formes » et non pas « en forme » , donc déborde de graisse.

Ce corps, absolument, totalement, entièrement abject, n’est plus tolérable, acceptable par un homme ;

Elle a enfin compris qu’elle est une femme vieillie, âgée, ravagée par ces 47  quatorze juillet.

Il faut qu’elle comprenne et accepte que sa vie de femme est terminée, finie.

Son corps n’est plus digne d’être celui d’une femme.

Elle n’existe plus en tant que femme : Son corps provoque le dégoût au point, de ne plus être accepté par une poubelle.

Que lui reste-t-il comme perspective ?

Une mort violente qui fasse disparaître son corps, qui le désintègre ?

Cela pourrait être : mourir en avion. Non, c’est trop bien, pour Léa G., trop rapide ; elle mérite la lenteur.

Cela pourrait être : disparaître dans de la soude caustique : non, ce n’est pas assez avilissant, dégradant.

Cela pourrait : être dévorée par la vermine : Oui, pourquoi pas ? C’est une bonne idée ; cela semble corresponde à ce qu’elle mérite. Optons pour la vermine… Seul insecte qui pourrait l’accepter !

Léa G. se dirige lentement, calmement,  vers la salle de bains, nue, regarde sa baignoire remplie de ces vers qui grouillent et qui n’attendent que ce corps dégradé, dégradant pour satisfaire leur appétit, pour la dévorer.

Eau forte de DADO (1983) : Kafka

Oui, elle voit des milliers d’insectes comme ceux que Kafka décrit dans « La Métamorphose ». Elle en vient même à se persuader qu’elle est ce cafard, cet insecte, cette vermine.

Son corps frêle enjambe cette baignoire ; Cette vermine félicite ce corps, lui demande de s’approcher, de venir plus près.

Elle sent s’accrocher ces cafards, sur sa peau si douce et, commencer à l’entailler, à sucer son sang.

Doucement, elle s’étend dans cette baignoire et se laisse envelopper et caresser par ces insectes qu’elle nourrit, qui se délectent d’elle, en même temps qu’elle disparaît à jamais.

*****

Léa G. s’est réveillée en sursaut, en sueur, ce samedi 5 mars 2011, à 9H.  Malgré ce cauchemar, elle était reposée, n’avait jamais bien aussi dormi, contre ce corps d’homme, si prévenant. Mais, il n’était plus à ses côtés.

Elle s’est levée, en l’appelant, …

Il n’y avait plus aucune affaire à lui dans l’appartement. Il était parti, pour toujours, sans dire au revoir.

Léa G. est maudite.

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