Bleu piscine : du Park Hyatt Tokyo à la rocade des hommes-boîte

Le Japon est une terre de paradoxes. J’adore passer la douane, une fois arrivée à Narita ! Car le chiffre « un » évoque la perplexité et la méfiance au Japon.

Une femme voyageant seule, pour la première fois au Japon, à titre personnel, relève quasiment de l’impossible dans l’âme nippone.

A la douane, j’étais toujours la première passagère arrivée : les officiers me posent des questions dans un anglais si approximatif que je suis d’emblée « Lost in translation ».
Ils sont déconcertés par mes réponses. Je sème le doute dans leur esprit : ma valise est fouillée dans son entièreté, mon passeport inspecté, page par page. Ces fouilles ont cessé à partir de mon quatrième voyage : Rassuré de voir 3 timbres japonais, attestant de mes visites passées, sur mon passeport, j’ai vu l’officier, me dire avec un large sourire « many times in Japan » et enfin, s’incliner !

Me sentant alors libre comme l’air, aérienne, je sème tout le monde, à travers les dédales des couloirs, gares, correspondances, comme si je connaissais ces lieux par coeur, comme si je les avais parcourus dans un futur antérieur ! Je cours vers l’hôtel de « Lost In Translation », le plus bel endroit « moderne » où séjourner à Tokyo !

Enfin arrivée au Park Hyatt Tokyo, dans ma chambre du 50 ème étage.

Je m’offre trois jours de répit, de silence, enfermée dans cet hôtel comme si j’en faisais partie intégrante : je l’habite, tout comme j’habiterai cet hôtel à Baalbek.

J’ai ce sentiment étrange de faire bloc avec l’hôtel. Bien sûr, je suis allée nager dans la piscine du 47ème étage. Je l’ai eue pour moi seule, comme Scarlett Johansson, dans « Lost in Translation ».

A chaque fois que je sors de la piscine, un préposé  court vers moi pour me fournir une large serviette. Peu importe si j’y retourne 2 minutes après. Un immense drap de bains tout chaud vient m’envelopper dès que j’en sors.

Je nage sur le dos, il fait nuit ; je regarde les lumières de la ville à travers les immenses baies vitrées et la toiture verrière.

De retour dans ma chambre, j’utilise la salle de bains comme le font les japonais : je me nettoie sous la douche, et me délasse dans cette immense baignoire remplie d’eau chaude, où j’avais fait infuser des « Yuzu » (citrons japonais) coupés en deux, qui exhalent un parfum si subtilement différent de celui des citrons européens.

La nuit, je m’installe sur le rebord de la vitre, comme le fait Scarlett Johansson, en fixant les lumières vertes et bleues, à perte de vue. Je suis silencieuse, en apesanteur comme si je flottais au dessus de la ville ; Je rêve, je plane !

Au petit matin, dans ma chambre, je prends mon petit déjeuner, en regardant le soleil se lever. J’ai vu les ficelles des stores se mouvoir ; mon jus d’orange se balancer dans mon verre… ces quelques secondes ont duré une éternité : c’était mon premier tremblement de terre japonais.

Le 4ème jour, je suis enfin sortie. Je ne pouvais éviter les parcs avec les corbeaux agressifs qui me font un peu peur. Ils semblaient affamés mais, c’est ainsi à Tokyo …

Je décide de déambuler au hasard dans Shinjuku : je traverse parcs, places ; monte, descends des escaliers, traverse des malls. Je parcours des petites rues aux bars glauques, avec des voitures aux vitres teintées, comme celles des Yakuzas.

Je me perds littéralement et me retrouve sur une rocade, un périphérique, en arrêt, perplexe devant une rangée qui ne semblait pas se terminer ; oui, je voyais des boîtes recouvertes de bâches en plastique, épaisses, de couleur bleue. La rocade était bordée de bleu.

A  perte de vue, la couleur bleue, s’étirait. Je ne voyais que ce bleu piscine. Toutes ces boîtes bleues étaient entretenues avec une infinie propreté, un soin attentionné. Je comprends alors qu’il s’agit d’habitations de sans domicile fixe : ces « hommes-boîte ».

Il n’y avait aucune déchéance, et tellement de dignité, que j’ai été bouleversée. Je n’osais pas photographier. Je me demande s’il y avait un lien, avec le livre d’Abe Kobo, « l’homme boîte » : j’aimerais le croire.

Finalement je décide de faire une photo : Surgit de nulle part un homme fou furieux. Qui aurait pu dire qu’il était Sans Domicile Fixe ? Vêtu simplement, il était âgé. Mais comment donner un âge à un asiatique ? Il parlait un anglais parfait, avec beaucoup de finesse d’esprit. Il avait été professeur dans une université.

Avec humilité, je lui ai expliqué mon émotion et mon souhait de montrer au monde occidental, un visage peu connu du Japon. Mon émotion, ma gêne, devaient se lire sur mon visage, dans ma voix. Il me prie de faire cette photo. Je me suis inclinée à la japonaise, en le quittant.

Plus tard, je regarderai avec tristesse toutes ces boîtes bleues, parsemées sous les ponts, ou sur des rocades, bien cachées, pour que personne ne les voit.

Je repense aussi à cette interminable file de personnes faisant la queue dans le parc d’Ueno pour avoir à manger.

De même, je me souviens du film « Tokyo Sonata », et de ce père qui, ayant perdu son emploi, le cache à sa famille. Il part le matin, habillé en costume cravate, avec son attaché case et se retrouve à errer dans les parcs ; en attendant de pouvoir manger à la soupe populaire. Le soir, lors du dîner en famille, il reçoit des appels d’un « compère » sur son téléphone portable qui lui permet de sauver la face devant sa femme : C’est le travail qui l’appelle, le dérange !

J’ai rejoint ma tour d’ivoire, le Park Hyatt Tokyo, avec cette photo qui me donnait un pied dans la réalité. Devant la fragilité de la vie, où tout peut basculer, en l’espace d’une seconde, pour le meilleur, comme pour le pire, j’ai apprécié, encore plus, ce séjour, ne regrettant qu’une seule chose : ne pas avoir partagé cela avec un homme.

Je sais qu’il n’est pas besoin d’aller si loin pour découvrir des Sans Domicile Fixe. Cependant, j’élis les hommes-boîte du Japon pour leur délicatesse, leur dignité, le rejet de toute déchéance.

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