la perte de la perte

ou mon dernier cauchemar

Si je couche ces mots, cet innommable, c’est pour accoucher, éviter la perte de la perte, et non pour susciter une quelconque pitié ou me délivrer : non, cela est impossible.

J’avais été dans le coma. Je ne sais exactement combien de temps a duré ce blanc, ce vide, ce repli qui doivent être des instincts de survie. Allongée sur ce lit de la Pitié-Salpêtrière, les premiers mots que j’ai pu saisir, comprendre venaient de cet infirmier qui relevait les mesures des appareils qui clignotaient, bipaient.

Il avait serré doucement ma main inerte. Je ne ressentais rien, aucune douleur. Mais cette fois, j’avais réussi à ouvrir les yeux. Mon champ de vision était limité. J’étais plongée dans l’obscurité, je voyais le plafond du couloir je suppose avec des néons à la lumière verte.

Voyant que je commençais à m’agiter, il était parti. J’avais juste entendu : La jeune femme de la chambre 8 se réveille, il faut appeler le professeur.

Où était Malo, le père de mon fils ? Où était mon fils, que je ne sentais pas bouger dans mon ventre ? Où étais-je ? Que se passait-il ? Mes pensées se limitaient à cela.

Je sentais mon corps se réveiller, puiser une énergie incommensurable rien qu’en pensant à mon monde, mes deux hommes.

Il m’était impossible de bouger, je ne sais pourquoi. Face à tant d’incompréhension, j’avais réussi à émettre un son, plusieurs sons qui devenaient de plus en plus forts.

Plusieurs personnes venaient d’arriver près de moi.

« Madame ? Nous entendez-vous ? »

Je bougeais, j’étais agitée

« Madame, répondez, si vous nous entendez, faites nous un signe : clignez des yeux, ou bien serrez ma main qui est dans la vôtre ? »

J’avais eu la force de presser légèrement la main.

Une autre personne parlait.
« Rémi, reste avec moi, prépare lui une piqûre de V.
Les autres, sortez, s’il vous plaît. »

Le professeur s’est présenté, il était assis près du lit et m’a dit l’innommable, en parlant très doucement :

« Madame, vous avez été victime d’un accident de la route, le week end dernier, il y a presqu’une semaine. Votre mari, votre compagnon a été tué sur le coup. Il n’a pas souffert.»

Je ne pouvais plus ouvrir les yeux, mais des larmes coulaient à torrent sur mes joues, j’étais pétrifiée de douleur. J’émettais un râle de mourante.

« Rémi, donne lui une première dose, s’il te plaît, elle ne va pas bien »

Madame, vous êtes miraculée. Malheureusement, l’enfant que vous portiez n’a pas pu être sauvé. Plus exactement, nous avons du faire un choix. Nous vous avons sauvé ».

Je ne voulais plus rien entendre, je râlais. J’ai hurlé un « Non » qui a duré tout le temps que mes forces ont pu le crier. J’essayais de lutter contre cette substance qu’ils m’injectaient. J’avais juste pu hurler en pensées : Pourquoi eux et pas moi ? Pourquoi ne m’ont-ils pas tuée ? J’avais eu encore la lucidité d’entendre, quelques phrases, avant de plonger dans un « no man’s land » :

« Votre compagnon et votre fils ont été inhumés hier. Nous avons prévenu votre mère, ou plutôt la personne qui s’occupe d’elle. La famille de votre compagnon est repartie en Suisse.

« Rémi, fais lui une deuxième injection, s’il te plaît. »

« Avez-vous des amis, de la famille, qui pourraient vous soutenir, vous aider ? Que pouvons- nous faire pour vous ?

Vous n’aurez aucune séquelle, le traumatisme crânien ne laissera pas de trace, Vous n’aurez que cette cicatrice au dessus du pubis. »

J’étais seule dans cette chambre sans lumière lorsque je me suis réveillée ; Je pleurais de désespoir, de folie. Je me révoltais. Je ne voulais pas les croire.

J’avais tout perdu : Malo et Elie, mon fils à venir. Cette naissance que nous attendions tant. Il ne restait plus que 6 semaines avant le terme, lorsque nous avions quitté notre appartement, pris la route Malo et moi, pour aller à Roissy où nous devions prendre l’avion pour un week end à Rabat, chez nos amis.

Jamais je ne verrai mon fils grandir. Jamais je ne lui aurai dit : je t’aime, jamais je ne l’aurai serré dans mes bras, embrassé, jamais je l’aurai nourri, lui aurai donné le sein. Jamais, je n’aurai vu Malo s’émerveiller devant ce fils, dont il était déjà si fier.

Les médicaments m’abattaient, me mettaient dans un état second, où le désespoir, la tristesse régnaient. Mais il n’y a avait pas de place pour que j’expulse ma douleur. J’aurais voulu en finir, mettre un terme à ma vie.

L’infirmier avait éloigné les aiguilles, ciseaux à pansements, craignant que je ne me fasse du mal.

Emmanuelle, ma soeur cadette, venait tous les jours me rendre visite. Elle me disait tout l’amour qu’elle me portait. Son amour ne m’apportait rien, pour combler leur disparition. Je ne pouvais pas parler, je ne pouvais m’exprimer qu’à travers ce flot de larmes silencieuses.

J’étais une loque inerte, presqu’un cadavre sur ce lit. Je réclamais la mort. Mais elle ne voulait pas de moi.

Face à tant de pertes, de fragilité, ma sœur avait pris les choses en main.

J’avais eu la force de lui dire que je ne voulais pas retourner dans notre appartement, et que je ne voulais que du silence, surtout pas de cris, voix, rires, pleurs d’enfants.

J’aurais voulu sentir l’étreinte du corps de Malo sur le mien, sentir ses mains caresser mon énorme ventre, regarder son visage écouter mon ventre.

J’avais tout perdu.

Ma sœur m’a fait installer dans l’appartement inoccupé au dessus du sien, rue de Blainville. Je ne voulais  voir personne, surtout mes nièces dont une allait avoir un an. Une infirmière ne me quittait pas.

Elle avait tout pris en charge. Non, je ne voulais rien, strictement rien de là où nous habitions, Non, je ne voulais pas y retourner, même avec elle. Je ne voulais rien conserver.

Je lui avais donné instruction de tout mettre en vente. La famille de Malo, n’avait pas fait d’objection.

C’est ma sœur, qui m’avait menée à M.A., rue Descartes.

Cela fera dix ans,  au début de ce mois de février, qui semblait si beau, si prometteur, que ma vie a basculé, où j’ai tout perdu.

Désormais, je craignais de les voir disparaître de mon monde, car ils étaient là, même s’ils n’étaient plus avec moi. Avec le temps, Malo et mon fils s’éloignaient irrémédiablement de moi, un peu plus chaque jour. Le seul moyen de me rapprocher d’eux étaient la mort.

Je n’étais qu’une souffrance encore en vie, mais étais-je réellement en vie ?  Non.  J’étais dans un état de survie.

Mais chaque jour qui passait, faisait que j’oubliais un peu plus Malo, son corps, son odeur, nos étreintes, notre Amour. J’avais mis beaucoup de temps à pouvoir aimer un homme physiquement. Oui, faire l’amour.

Je souffrais en silence lorsqu’un homme caressait cet accident de mon corps, ma cicatrice, qui était pourtant à peine décelable. Lorsqu’un homme, un jour, m’avait demandé la raison de cette cicatrice, j’étais restée silencieuse, mais devant mon regard perdu, ou fuyant, il n’avait pas insisté. Cela demeurait mon secret. Si j’avais fait l’amour, je ne pouvais plus aimer. Mon coeur était sec. Je n’étais plus en capacité d’aimer, tant la vie m’avait broyée.

Chaque jour, je voyais cette cicatrice au dessus de mon pubis, ce trou refermé, d’où était sorti mon fils, sans vie. Je vivais dans la hantise, dans la peur de les oublier, de les voir s’estomper, de les perdre en quelque sorte pour une deuxième fois.

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Une réflexion au sujet de « la perte de la perte »

  1. Kieslowski : Bleu….La sucette retrouvée malgré les précautions prises qu' »elle » mange le plus vite possible pour la faire disparaître….

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