Diptyques et triptyques de Richard Avedon

J’avais adoré l’exposition Kertész au musée du jeu de paume, tant je trouvais l’artiste novateur pour son temps et j’aimais les compositions de ses photos, avec ces lignes pures et leur intemporalité. Néanmoins, cette exposition m’avait laissé un goût amer tant j’avais trouvé qu’il y avait mille fois trop de photos. Les photos étaient minuscules ; d’ailleurs des loupes étaient fournies aux visiteurs pour apprécier davantage ces photos. L’espace n’était pas optimisé.

Rien à voir donc avec l’exposition sur Richard Avedon qui avait eu lieu au Musée du Jeu de Paume en 2008.

Les photographies présentées étaient quasiment à échelle humaine. Elles étaient espacées ; le visiteur pouvait à loisir profiter de la lumière zénithale ainsi que des hauts plafonds des galeries.

Prendre du recul, regarder ces immenses photos de loin était possible.

Le noir et blanc si parfait si juste, la matité des tirages de ce photographe perfectionniste, ainsi que l’absence de cadre, de verre protecteur conféraient aux photos, un caractère solennel majestueux, une présence extraordinaire, une intemporalité qui m’avaient laissée bouche bée.

Si les photos de mode m’avaient laissée indifférente, j’avais apprécié les portraits des célébrités : Avedon avait ce don de trouver la faille chez les personnes qu’il photographiait et était sans complaisance, presque cruel, car il capturait leur fragilité. Il appuyait là où cela faisait mal.

J’avais également tout particulièrement adoré la série « In The American West ». Les grands formats, la matité donnaient à ces hommes en déroute, un caractère encore plus cru, un aspect plus brut !

Mais les oeuvres de R.Avedon qui m’ont stupéfaite, qui m’ont transportée, qui m’ont fait rêver …. sont ses photos en diptyque et triptyque.

Pourquoi ai-je été en arrêt devant elles ? J’ai mis beaucoup de temps à le comprendre. Quels souvenirs m’évoquaient-elles, que venaient-elles réveiller au plus profond de moi, je ne sais exactement … Car c’était beaucoup plus que de l’émotion, j’étais fascinée, en extase.

Pour avoir accès aux photographies en mode plein écran, cliquez sur le titre situé sous la photo (les titres comportent des liens vers un mode plein écran).

J’élis et retiendrai 3 diptyques et un triptyque de R.Avedon :

Clarence Lippard (1983)

Combien de fois, combien de temps me serai-je arrêtée devant l’immense diptyque représentant C.Lippard, un « drifter », un sans domicile fixe ? Des heures !

J’avais le sentiment de lire sur ces phalanges blanchies, LOVE and HATE,  comme sur les mains du personnage H.Powell, dans le film noir  « Night of the Hunter ».  Je restais là en extase devant ces deux portraits complémentaires, mis en perspective.

Je le trouvais beau, avec son visage buriné, ses tâches de rousseur, ses yeux clairs. Malgré sa déchéance, il était hors du temps, intemporel, il semblait ne plus vieillir, être à l’abri de la violence de son mode de vie.

C’est comme si Avedon avait trouvé le moyen de le faire revenir parmi nous.

Cet homme, dont la vie avait été brisée, aurait pu faire la une d’un magazine de mode, en 2011, 30 ans presque après la prise de vue !

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Samuel Beckett, 1979

Le diptyque de Samuel Beckett est juste, parfait car il met en exergue la retenue, la discrétion de l’écrivain, qui n’aime pas les mondanités.

Beckett y apparaît hésitant, tente de ne pas se montrer, en levant ses yeux un tout petit peu, avec un air grave, presque contrarié, ou il semble ailleurs (ce serait plus juste et plus beau : oui, de surcroît, il est ailleurs).

Il se retire du monde de manière définitive, sur cette seconde photo où il penche le tête, comme pour dire, non ou excusez moi. Il est aérien.

C’est Beckett, exactement comme je souhaitais le voir, c’est le Beckett de « Lessness », de l’absurde de la trilogie, « Molloy », « Malone meurt », « l’innommable ».

Le photographe et le photographié sont là, à deux extrêmes. Avedon vit dans la lumière, le futile ; Beckett est l’homme de l’ombre, de la délicatesse.

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Francis Bacon , 1979

Le diptyque représentant Francis Bacon, est de taille modeste, par rapport aux autres photos mentionnées ici. Cette paire de photos est mystérieuse, impénétrable. C’est sincèrement une photo que j’ai eu beaucoup de mal  à interpréter mais que je trouve fabuleuse.

Je suis allée jusqu’à me déplacer à la fondation Avedon à New York, pour travailler sur cette photo, tant elle était une énigme à mes yeux !

Et c’est là bas où j’ai enfin compris que ce diptyque me renvoyait, me faisait penser aux triptyques du peintre. Son oeuvre regorge de triptyques flamboyants, splendides de souffrance.

Gilles Deleuze m’a confortée dans ce que je pensais. Comme il l’écrit, dans Francis Bacon, logique de la sensation, p81, Seuil

Et finalement, chez Bacon, il n’y a que des triptyques : même les tableaux isolés sont, plus ou moins visiblement, composés comme des triptyques.

Cela me paraît une évidence désormais, mais il m’aura fallu toute cette déambulation, cette errance, cette opiniâtreté, cette détermination pour que je comprenne. De surcroît, je suis sûre, qu’Avedon a pris plaisir à faire ce diptyque, à écrire ce peintre après avoir lu ses oeuvres.

Mais, je pense qu’Avedon a réussi à saisir au vol, des instants de silence juste avant un cri de souffrance, comme je peux trouver dans l’oeuvre torturée de Bacon. C’est ce que cette photo m’inspire, l’anxiété, un état proche de celui de la folie, qui est sur le point de se réveiller : un instant d’hésitation, de silence, avant une tornade de cris de folie.

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Richard Avedon , 2002

La dernière photo est un triptyque, du photographe, un autoportrait qui m’a énormément émue.

J’y vois un homme, deux ans avant sa mort, déjà un peu parti de la vie. Lui qui était dans le mouvement perpétuel, en pleine lumière ; il semblait tel un Dieu, inébranlable.

Ces trois photos sont empreintes de tristesse. Il sait qu’il n’a pas très longtemps à vivre, voire survivre.

J’aime l’évolution de ses mains et de son regard ;

– Sur la photo de gauche, ses yeux sont fuyants, presque fermés tant il regarde vers le sol ; ses mains sont cachées. Il y a une touche de désinvolture, de refus.

– Sur la photo du milieu, la tête penchée, il semble se remémorer tout son passé, les mains se rapprochent l’une de l’autre. Les regardent-ils se rapprocher ? Espère-t-il encore ? Il est hésitant.

– Sur la troisième,  il nous regarde avec force, alors que ses mains s’entrelacent en partie, voire se serrent fort, pour se donner du courage. Avedon est enfin devenu terriblement humain. Il est dans une attitude d’acceptation, d’acceptation, avec dignité.

Cette photo m’a fait penser à F.Mitterrand alors qu’il était encore président, à la toute fin de sa présidence. L’homme souffrait indéniablement. Il souffrait avec dignité, pudeur.

J’étais bouleversée de voir ses mains se caresser, comme pour atténuer la douleur, l’accepter.

Une de ses mains était posée à plat sur son bureau ; les doigts de son autre main glissaient, allaient et venaient tout doucement,  entre les doigts de sa main posée à plat.

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2 réflexions au sujet de « Diptyques et triptyques de Richard Avedon »

  1. Oui une très belle exposition à laquelle je repense souvent. Ma préférée reste celle de M. Duras…si petite et fragile, si enfantine et rieuse…si touchante…

  2. Merci de votre message.
    Oui, le portait de Marguerite Duras que vous décrivez si justement est bouleversant, émouvant. J’en aurais certainement parlé si la thématique n’avait pas été celle des diptyques et triptyques !
    Bien à vous.
    Bozorgmehr

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