Silence assourdissant

Mon monde était amputé, et j’avais ce sentiment si étrange, comme seules l’ont les personnes amputées, de sentir la partie de mon monde qui n’était physiquement plus là.

Il avait pris son épée et avait coupé en deux, son monde :

Je faisais partie de ceux qui n’y étaient plus tolérés, de ceux qui n’existaient plus.

J’avais sincèrement l’impression que la carte de mon monde, ma mappemonde avait été éventrée, ne formait plus une sphère. Un trou béant y apparaissait.

L’axe autour duquel mon monde tournait avait-il été touché ? Certainement car je me sentais en complet déséquilibre ; déséquilibrée, déstabilisée, blessée, meurtrie, jetée à terre ; je le regardais tenir cette baïonnette et l’enfoncer dans mon corps, le transpercer. Mon sang coulait à flot.

Ce sang était l’encre avec laquelle j’écrivais ma souffrance, mon désarroi, dans la solitude la plus totale. J’avais l’impression d’hurler de douleur mais aucun cri ne pouvait sortir de ma bouche. Personne donc ne pouvait entendre mes mots, enfermée dans cette prison, dans ce silence

Une partie de mon monde avait disparu, tel un iceberg qui se serait détaché de la banquise et qui glisserait dans l’océan. Ce monde qui était parti, allait disparaître au fil des courants. Par divers jeux d’équilibres, de déséquilibres, l’iceberg serait amené à se retourner, à changer de position.

La surface qui a été en contact avec la mer serait striée.

Je vivais la perte, la séparation d’avec ce monde qui ne faisait qu’un avec moi. Une partie de moi avait été découpée, tranchée, amputée.

Je me répète mais c’est vraiment cela que je ressens.

Mon monde était réduit au silence le plus parfait. Je ne pouvais plus m’exprimer ; j’avais été bannie, rejetée, « deleted », « trashed » de son monde. Il m’imposait de disparaître, de me taire ; il avait coupé, tranché ma langue, ma main.

Comment lire, si je ne suis plus en capacité d’écrire. Pourquoi avoir fermé les écoutilles ?

J’étais réduite au silence, je m’étais fait enfermer dans une prison, un espace atrophié, si réduit que je pouvais à peine respirer et manger.

Il fallait que je pousse les murs, tant j’étais repliée sur moi-même.

Il me fallait plus de place pour que j’existe. J’avais beau hurler mon désespoir, personne ne m’entendait, personne ne me voyait, personne ne comprenait.

Face au béant, à mon bras déchiqueté, à ces accidents de la géographie de mon monde, je me demandais où était parti le morceau amputé ;

il n’était plus avec moi ; Je ne pense pas qu’il l’ait pris avec lui ? Où était passé cette partie si intime de ma géographie que je connaissais par cœur ?

Il me fallait remplir cet espace vide, disparu, colmater les brèches avant que l’eau ne s’y engouffre et que je sois irrémédiablement noyée.

Je m’étais nourrie d’expositions. J’avais mangé en l’espace de 3 demi-journées 6 expositions d’art contemporain.

C’était un progrès, car au moins, une circulation existait ; j’avais trouvé le moyen de créer une circulation, un courant qui faisait que je couchais les mots que m’inspiraient ces expositions. Auparavant, je ne faisais que me vider. Rien ne venait me nourrir.

Ce n’est pas pour autant que j’allais bien. Pour moi, ma vie de femme était terminée.

Dans cette fin de vie que je voyais, M.A. trouvait que j’avais une intense faim, envie de vivre et d’exister. Je pense qu’il jouait sciemment sur l’ambiguïté des deux mots : faim et fin

Mais pour exister, faut-il encore être ? Je n’étais plus.

M.A.  me provoquait plus que jamais. Il me poussait dans mes retranchements. Pourquoi dire ces mots … -j’étais une belle femme…, c’est le terme qu’il avait employé, à plusieurs reprises-. Je ne manquerai pas de trouver un homme, si toutefois, il saurait me captiver et saurait bâtir une relation intelligente.

J’ai cru un moment qu’il ne s’arrêterait pas, qu’il franchirait la ligne de ce qui n’est pas permis. Je lui plaisais tant que cela ? J’étais incapable de le regarder : il n’existait pas à mes yeux dans cette pièce. Et moi de même. Dans cette chambre de mes lundis, l’existence était impossible.

J’ai saisi la ligne de fuite, en disant et répétant que je n’existais pas.

Que pensait-il au fond de lui ? Je n’en sais rien. Il dévalorisait celui qui était parti et moi, je sublimais celui qui m’avait tuée. Après cet aparté, je n’ai fait que parler de celui que j’avais perdu.

J’étais furieuse, car c’est tout ce que j’aurais voulu vivre avec lui, celui qui m’avait tuée. Oui, nous aurions pu bâtir une relation intelligente, idéale.

Je me sentais rejetée, je vivais dans l’échec. Je me dévalorisais ; encore un échec de plus et c’était un vrai échec.

Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais il a rebroussé chemin. La réalité était pourtant belle.

Il s’est engagé avec moi dans ce chemin et il n’a pas fait le saut pour venir me rejoindre. Quel chemin (inverse) a-t-il parcouru pour vouloir rebrousser chemin ? Ou aura-t-il croisé un autre chemin pour prendre une autre direction ?

De facto, nous ne nous croiserions plus jamais. Et le jour de l’an serait silencieux, comme tous les autres jours. j’étais condamnée à vivre dans le silence, à hurler mon silence.

Combien de temps faudrait-il pour que je me reconstruise, pour que mon monde disparu à jamais, repousse, tel un rhizome, ailleurs, dans un terrain riche, en me fertilisant au contact d’autres hommes. Pour l’instant, j’allais vers l’art numérique. J’avais l’intuition horrible de m’enferrer dans un bourbier, de ne pas choisir la bonne direction.

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