Demi-teinte

J’étais sortie marcher au jardin des Tuileries, dès l’ouverture. La neige tombait drue. Mes pas crissaient dans la neige. J’aimais ce bruit sourd, feutré de mes chaussures lorsque j’avançais dans la neige, j’écrasais cette neige, je la damais, comme j’aurais damer le pion à mes idées noires ?

Je marchais dans ce jardin silencieux ; je regardais le ciel bas, gris, ventru qui déversait ces larmes de neige.

J’étais frigorifiée, je sentais mes lèvres se bleuir, mes pieds et joues s’engourdir, tant le froid était intense. J’avais l’onglée aux mains. Le sang ne semblait plus circuler dans ces doigts, blancs, non pire jaunâtres, des doigts de morte. Des ridules, crevasses rouges, virant à l’orange puis au violet dessinaient des motifs abstraits sur le dessus de mes mains.

Que retirer de cette année 2010 ? Une ère nouvelle s’était ouverte. J’avais été heureuse, légère durant quelques temps.

Comme toujours, je voyais tout en noir, d’où mon déplaisir.

J’étais morte trois fois cette année : une première fois, car j’avais effacé une grande partie de mon passé ; une deuxième fois, j’étais morte par ses mots ; une troisième fois, j’étais morte en tant que femme.

D’ailleurs, quelle avait été ma vie de femme ? Aucun homme ne m’avait sincèrement aimée.

J’étais dans une prison, que je m’étais de toutes pièces construite.

J’avais cependant découvert d’immenses nouveaux territoires, mon monde s’était élargi, comme jamais. Cela je le devais à M.A. Car sans lui, jamais je n’aurais pris de risque ; je serais restée immobile et muette.

J’avais fait entendre mes mots, ma voix. J’avais réussi à exister, dans la vraie vie, dans la réalité. J’en avais goûté et apprécié la saveur.

M.A. me disait que les épreuves que je vivais, étaient sans doute, ou peut-être un point de passage obligé. Il m’affirmait que le second versant de la vie était agréable. Evidemment, c’était facile à dire pour lui. C’était un homme.

Mais ce second versant ne serait que néant et souffrance pour moi. Je n’attendais rien, que le vide, le néant.

Ma vie de femme était terminée. J’étais finie.

Il me rétorquait que jamais autant d’hommes me remarquaient.

Du tac au tac, je disais que si cela avait été vrai un court moment,  désormais, cette période était révolue. Cela avait été le chant du cygne.

Maintenant j’étais diaphane, invisible aux yeux des hommes. Je n’existais plus en tant que femme.

Ce second versant ne serait que vide, souffrance. J’implorais que ce temps à venir, qui me séparait de la disparition de mon corps, soit abrégé.

Ma situation relevait du miracle. J’étais en suspension face au gouffre. Il suffisait de si peu, pour que je tombe à jamais, sans pouvoir me relever.

Avant de mourir, il me fallait faire place nette. Je ne voulais pas laisser de trace. je ne voulais rien laisser. D’ailleurs, je n’avais rien. A qui donner ce que j’avais ? Personne ne s’intéressait à moi.

Qui aurait partagé la lecture de tel ou tel livre ? Personne

Qui aurait partagé avec moi, les eaux fortes, lithographies de Reinhoud ? Personne

Qui aurait l’idée saugrenue d’aller voir avec moi, un film, qui sorte un tant soit peu de l’ordinaire ? Personne

Qui aurait la mauvaise idée de venir se coller à mon corps si maigre ? Aucun homme

Qui aurait l’idée stupide de m’accompagner dans mes périples lointains, là où je nourrissais mon imaginaire ? Personne

J’étais dans un mouroir, la vie me quittait à grand pas. Comment je trouvais la force d’avoir encore de la curiosité pour les nouveaux territoires, pour regarder ailleurs ? J’étais ainsi depuis toujours.

M.A. espérait me désarçonner en me demandant ce que j’attendais pour l’année 2011 ?

JE N’ATTENDAIS RIEN ; JE N’ESPERAIS RIEN.

Je désirais pouvoir enfin l’oublier. Qu’il soit enterré à jamais et ne refasse jamais surface. Il était encore rivé, attaché à ma personne. Il était parti en m’amputant d’une partie de moi-même. Mon état de souffrance et mon désarroi étaient immense.

Qu’allait-il me rester s’il partait complètement? Voilà la question que je me posais et qui me hantait, m’angoissait au point de ne plus dormir. Est-ce que le passage d’une année à l’autre était propice à ce genre d’oubli ? Le jour de l’an était un jour comme un autre. Il succédait à un autre et serait suivi d’un nouveau jour.

Je désirais vider mon plaisir et mon déplaisir sur des feuilles, noircir des pages.

Je désirais pouvoir lancer sur mon IPOD les morceaux qui me venaient à l’esprit.

Je désirais découvrir de nouveaux territoires, la géographie de quelques hommes : Aurais-je le plaisir d’être subjuguée par une  vallée des clavicules, un grain de beauté, une fossette, tel un pli, un creux sur un visage, ou au creux des reins ?

Comme les hommes se détournaient de ma personne, j’irai seule parcourir le monde, revisiter ma géographie, me perdre dans les endroits que j’aime et que je voulais revoir une dernière fois, avant de mourir.

Ils se comptaient sur les doigts d’une main. Mais il fallait en découvrir d’autres plus beaux, plus prometteurs que ceux que je connaissais déjà.

Il fallait que je me fasse plaisir, un minimum plaisir, une fois par jour.

M.A. me disait que je souffrais d’un manque de reconnaissance, que l’être humain n’existait qu’à travers les autres. Il était impossible de vivre dans la solitude que je vivais. Je payais le prix de mon déplaisir.

Il n’avait rien compris ; je n’avais aucun ego et de facto je n’étais que vide, néant. Je ne pouvais pas exister face à autrui. Ce n’était pas possible.

Tout d’un coup, le soleil avait percé ces nuages, et le soleil entouré de ciel bleu, était apparu, offrait une belle échappée. Je sautais à pieds joints dans ce trou pour rejoindre en pensée, mon monde imaginaire ; ces pays où j’avais été heureuse, où le bleu du ciel et la chaleur faisaient que je n’avais besoin de RIEN pour vivre, survivre. Le paysage des Tuileries s’était effacé pour laisser place à l’Italie. Je marchais sur le promontoire, sur cette terrasse de l’infini, qui surplombait la mer. Cette terrasse était ponctuée de bustes, dont le dos faisait face au vide. Je m’étais arrêtée devant un de ces bustes. Il me regardait, je le regardais, c’était bien lui ? oui, sans aucun doute. Lequel de nous deux plongerait le premier dans le gouffre ?

Les larmes avaient commencé à poindre pour maintenant envahir mes yeux. Je décidais de faire demi-tour, pour continuer de voir ce ciel bleu. J’allais me faire plaisir, en prenant à la maison, un darjeeling de printemps 2010, provenant d’un des jardins les plus prisés : le jardin de Singbulli.

Je le prendrai sans lui, dans la solitude de mon monde glacé.