carte blanche – (1)

J’avais retrouvé en cherchant un livre, dans la chambre de bonne, dans une petite boîte en carton, un paquet de petites cartes blanches avec leurs enveloppes. Le temps ne les avait pas jaunies. Elles étaient de petit format, à peine plus grandes qu’une carte de visite.

Elles avaient la texture d’une feuille légèrement cartonnée, comme une carte de visite.

Je les utilisais très rarement, pour des événements où le mail, le courrier, le pli électronique, était déplacé, selon mon échelle de valeurs.

Donc je les utilisais pour les décès, mariages, naissances. Voilà, c’était tout.

Je parle d’échelles de valeurs, car j’avais été surprise, voire plus, choquée de recevoir de la part d’Isabelle et Jacques, leur faire-part de mariage et le faire-part de naissance de leur fils -affublé du prénom  » Caséis » -, par courrier électronique.

De surcroît, ils n’avaient fait qu’un seul mail puisque les deux annonces, événements arrivaient quasiment en même temps; ils n’avaient pas manqué d’indiquer leur adresse postale à Barcelone, pour que des présents leur arrivent : une liste de mariage et une liste de naissance étaient en pièce jointe du mail.

Je trouvais cela déplacé, d’autant plus déplacé qu’ils étaient privilégiés, travaillant tous les deux dans un cabinet d’avocats prestigieux.

J’avais pris le soin de choisir le plus joli timbre, et de leur envoyer un courrier « physique », « matériel » et non virtuel.

J’avais écrit leur adresse sur l’enveloppe, et la mienne au verso.

J’avais inséré une carte blanche, toute lisse, sans mettre un seul mot, la laissant vierge, une oeuvre d’art à part entière, un monde silencieux, qui en disait long, plus long que des mots.

Mon déplaisir se lirait dans ce silence, sur cette surface blanche, vide.

Je n’attendais que du silence.

Ils n’avaient rien à faire dans mon monde.

Ils étaient bannis de mon monde.

Je les avais déjà oubliés.

J’avais fait table rase de leurs personnes.

Ils n’étaient plus qu’un mauvais souvenir, temporaire, avant de sombrer dans un oubli définitif, une fois que j’aurais glissé l’enveloppe dans la boîte aux lettres.