Noyade en plein désert

Je n’arrivais pas à comprendre comment il avait pu passer du statut de personne, à celui de personne en qui j’avais de l’amitié, puis au statut d’obsession, idée fixe.

J’avais reçu et accepté ses invitations, sans chercher à comprendre ce qu’il avait en tête.

Il ne m’attirait nullement, et si je pouvais lui parler en tête à tête ; dans d’autres circonstances, je n’avais rien à lui dire, car il n’existait pas ou je n’existais pas. La distance entre nous, me semblait invariable.

Voilà, cela s’arrêtait là.

Ce que je peux juste dire, avec la plus grande sincérité, est que j’avais été transportée par sa manière unique de prononcer le nom d’un point géographique, par son accent unique, son accentuation singulière lorsqu’il s’arrêtait sur ce mot.

Le son doux et rauque de sa voix prononçant ce nom, m’avait suggéré une circonflexion. Puis l’idée, l’envie de faire un saut là-bas se sont précisées, devenaient incontournables.

Par respect pour sa mémoire, mais aussi par respect pour mon âme errante,  je ne dirai rien de plus sur cet accident géographique.

Ce nom, dans sa bouche, était en fait, un chant de sirènes. Mais, cela,  je ne le sais que depuis que je suis perdue, que j’erre à jamais.

J’ai pris le risque de sauter, j’avais accepté de prendre ce risque, d’effectuer ce saut dans le grand vide. Je ne pouvais deviner où j’allais atterrir.

J’ai toujours fait confiance à mon sens de l’orientation affûté.

J’ai atterri sur un espace magique. J’ai marché délicatement sur ce territoire, en veillant à ne rien déranger, déplacer.

J’ai déplié la carte. Les relevés topographiques manquaient certes de précision, mais le pays était désertique, vierge.

Jamais, je n’avais vu un tel champ d’écriture, prêt à accueillir des mots, à l’infini.

Deux vieillards, gardiens de ce temple, m’ont indiqué, pour me rendre service, le plus bel endroit pour trouver de l’encre.

Oui, devant la tâche qui m’attendait, il me fallait de l’encre.

Le lac, à la surface si plane, à la couleur argentée, abritait une ville en ruine, engloutie. Ce lac, à l’eau bleu-nuit me fournirait l’encre pour mes lignes d’écriture, pour que je les couche sur ces plaines qui se perdaient avec l’horizon.

Il me fallait nager dans ce champ de ruines.

J’ai plongé dans l’inconnu, dans les eaux sombres et magiques.

J’ai vu le précipice.

Devant tant de beauté, ma curiosité s’est amplifiée ; je me suis écartée de la surface. Il y a longtemps que j’avais perdu pied.

J’ai alors été attirée, encore plus profond, par ses courants de pensées, et là,

Je n’ai pas senti que je me perdais, que j’étais perdue, déboussolée, sans dessus dessous,

je n’ai pas senti l’air qui se vidait de mes poumons,

je n’ai pas senti l’air me manquer,

je n’ai pas senti le froid m’envahir tout doucement,

je n’ai pas senti mes pensées se prendre dans la nasse de ces ruines,

les deux gardiens du temple avaient prêché la quadrature, non pas du cercle, mais du pré,

je n’ai pas senti dans ce délire absolu, cette ivresse des profondeurs, que mon billet avait dépassé la limite de son pré carré,

je me suis noyée pour l’éternité, sans autre forme de procès.

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