La sentence de Marlowe

Nous nous étions retrouvés à l’entrée du Théâtre des Abbesses.

Ayant horriblement mal dormi la nuit précédente, j’étais de mauvaise humeur, irritable, irritée, à l’idée de devoir prendre l’avion demain à 7H10 pour Londres ; de surcroît mon vol partait d’Orly.

J’avais commandé un taxi pour 5H30. Me lever à 5H ne faisait qu’amplifier mon déplaisir.

Je n’avais rien à dire à A. et lui m’inondait de banalités dont je n’avais que faire.

Ce Dr Faust de Marlowe devrait être parfait pour que j’aie l’once d’une envie de revoir A.

La sentence était proche. Le couperet allait tomber dans 2H.

De facto, j’avais déjà pris ma décision avant que le rideau ne se lève.

Quelle idée de vouloir rester à ce second balcon, là où il faisait une chaleur digne des prémices de l’enfer ! Mais A. avait tenu à rester à cette place. Il paierait le prix de mon déplaisir.

Que garder de positif de ces deux heures ?

  • Je garderai en mémoire en me reposant, mon voyage dans le passé. Cela faisait deux mois pile, que nous nous étions vus la dernière fois.  J’ai pu revivre des instants de notre dernière rencontre, de notre dernier échange amoureux. Je sentais son corps contre le mien. J’avais retrouvé la sensation de ses mains, de ses baisers, de son corps ancré dans le mien.  Nous n’étions qu’un. J’aurais vendu mon âme au diable pour me renverser encore une fois avec lui. Mais je ne crois pas au diable.
  • Je garderai l’image de ce couple si âgé, assis à ma gauche. Ils semblaient prêts à mourir ensemble ; lors des scènes funèbres ou morbides de ce Dr Faust, je les regardais. L’époux serrait alors la main de sa femme. Je les sentais unis pour toujours. Cela m’avait émue. Je savais que j’affronterai la mort dans la solitude absolue.
  • Enfin, du spectacle  lui-même je garderai en souvenir,  les images agrandies de ces 2 femmes derrière les écrans : Hélène sur l’écran de gauche, se penchant pour atteindre les lèvres du Dr Faust. Et l’autre femme sur l’écran de droite, dont on ne voyait que le visage tel une ombre, criant son désespoir, en partant pour l’enfer. Je m’identifiais davantage à la femme de l’écran à droite.

Le reste est parti à la poubelle.

Je n’ai rien voulu, après la fin du spectacle.

A. me proposait de marcher, découvrir Montmartre : Non, Je ne tenais pas à découvrir Montmartre.

A. me proposait de manger : Non, je n’avais pas faim.

J’ai stoppé sa phrase, car il n’avait toujours pas compris.

« Je me lève aux aurores demain. Je rentre chez moi. Je prends le métro à Pigalle ».

A. m’a raccompagnée jusqu’au métro.

Je me suis engouffrée dans la bouche du métro.

Je me sentais plus légère, libérée de mon déplaisir.

A. faisait désormais partie du passé.

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