Lapons en goguette

M.A. s’est tout de suite inquiété ; j’avais encore maigri. Mes joues s’étaient creusées. Je devenais spectrale ! Il avait pris mes côtes entre ses deux mains fortes et puissantes, j’avais émis un son sourd car il me faisait mal. Il les avait fait glisser de haut en bas, contre mes seins, puis mon ventre et mes fesses, pour jauger ce corps qu’il connaissait par coeur. J’étais immobile, stable, imperturbable.

« Quand as-tu mangé pour la dernière fois ? Qu’as-tu mangé aujourd’hui ? Combien pèses-tu ? »

J’étais prise au dépourvu, dans l’incapacité de répondre : Je n’en avais aucun souvenir. Je n’avais pas de pèse-personne chez moi. Je ne savais vraiment plus si j’avais mangé, quoi, quand, où, avec qui ?

La seule chose que j’ai pu répondre est : « Mais, je n’ai pas faim ? »

M.A. me secouait:  « Ah çà, c’est bien toi ! Tu réponds par une question ! »

Nous nous étions vus il y a pile une semaine. Ma face pouvait changer autant en une semaine ?

M.A. a ajusté mon manteau. En l’espace de quelques secondes, nous étions attablés à la brasserie qui jouxtait son immeuble. Il ne m’avait même pas demandé, comme à l’habitude, ce qui me ferait plaisir, il avait commandé deux steaks hachés à cheval, avec des haricots verts.

Je l’écoutais me tancer. Il avait pris mes mains entre les siennes, car j’étais frigorifiée. Je le regardais en silence ; comme il était bien plus grand que moi, je levais légèrement ma tête pour croiser ses grands yeux. Le regarder me reposait.

Une fois les plats arrivés, je me suis mise à parler. Avec la fourchette que je tenais de ma main gauche, je picorais lentement, sans vraiment manger. Cela exaspérait tout le monde !

Je le déconcertais en lui disant que le paradoxe était que j’avais besoin d’écrire, de parler, de me vider, comme pour signifier la perte que j’avais vécue, la matérialiser physiquement. Mon monde était amputé.

« Je ne pensais pas qu’il comptait autant pour toi. Et moi, je ne compte plus pour toi ? »

Je le regardais. Non il ne comptait pas pour moi, ni lui. Enfin ce n’était pas la même chose. Je réalisais que la base de calcul était différente ; il m’importait tant, tant il m’apportait. Mais lui, était accessible, m’aimait, donc cela comptait pour du beurre.

Désormais, plus rien ne comptait à l’exception de toutes ces feuilles noircies d’encre. J’avais tant parlé et pensé que je n’avais quasiment rien avalé.

Mais pourquoi étais-je devenue ainsi ? je n’évoluais plus, j’errais !

Je suis rentrée avec M.A. chez lui.

Et là, car seul l’amour pouvait me donner l’appétit de vivre, M.A. m’a portée, non pas dans la chambre où je le voyais d’habitude, celle où faire un pas vers le lit m’était impossible, mais dans la chambre secrète, celle qui était baignée de lumière, là où il y avait sur le mur, près du lit, l’exemplaire 19/25 des « Lapons en goguette ».

M.A. m’aura nourrie en ce lundi après midi. Pendant tout ce temps, j’ai laissé mes yeux ouverts, ai fixé la lithographie de REINHOUD, pour ne pas penser à lui.

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