Calder : Mobile ou stabile, voire immobile ?

Comme chaque lundi, je vois M.A. J’aurais du mal à le décrire car je ne l’ai jamais vraiment regardé, si ce n’est lorsqu’il m’ouvre la porte. J’aperçois alors une silhouette solide, avec des cheveux mi-longs coiffés en arrière et un costume trois pièces, qui le vieillit. Il a le ventre d’un homme qui aime manger.

Cette silhouette est trop solide pour pouvoir me faire rêver. Seuls les hommes qui marchent sur cette fine ligne, entre génie et folie me transportent.

Nous échangeons, même si c’est moi la plus bavarde.

Depuis que je lui ai dit qu’il n’existait pas pour moi, que je ne le voyais pas, que cette chambre était vide lorsque j’y étais en sa compagnie, il a changé de place et ne se tient plus en face de moi, mais se positionne dans un coin, dans un angle mort, pour ne pas m’importuner, pour permettre à mon regard de se perdre vers le mobile de CALDER sur lequel je m’accroche, me stabilise en apesanteur. Ou est ce pour mieux m’observer ? pour mieux me regarder ?

Il pèse mes mots, sait me provoquer, me pousse dans mes retranchements, m’incite et m’invite à prendre des risques, à vivre dans la réalité, la vraie vie.

Car je vis dans mon imaginaire, où tout est ordonné, parfait, sans faille, où je sais qu’il est là. Il vit avec moi pour toujours, dans mon monde, lové contre moi. Nous vivons notre amour éternel. Nos corps sont plaqués l’un contre l’autre. Nous flottons figés dans le bonheur.

J’explique à M.A. que j’ai de plus en plus de mal à rejoindre cette partie de mon monde, ma géographie intime, le « point de Bozorgmehr ».

Si mes sensations de bonheur sont intactes, ma mémoire me fait défaut inmanquablement.

J’ai perdu depuis longtemps son odeur, même si je l’ai goûtée cette nuit, dans un rêve.

Je ne l’entends plus me parler.

De mes deux mains, je tente de caresser son visage, son corps, mais mes mains n’accèdent qu’au vide, ne réussissent pas à trouver sa peau.

J’ai perdu son regard porté sur moi.

Je dois me relâcher au maximum pour que ma mémoire fasse surface, comme la partie émergée d’un iceberg.

Quand je pense à ces moments de bonheur, je suis désespérée de ne pouvoir me les remémorer.

Comment faire pour figer le temps dans le passé, pour en avoir une image, la plus stable possible, indéformable ?

Le temps l’emporte à travers mon encre d’écriture, à travers les flots de mes mots, via les mouvements des vagues qui vont et viennent. La ligne d’horizon n’est plus tracée nettement ; le ciel gris vert se fond avec la mer.

Ma vie dans la réalité n’est que chaos. Le temps se perd dans mon imaginaire, là où l’impossible se joue de la réalité.

Je devrais lui expliquer ce qui me ferait plaisir, lui décrire comment j’envisage ma vie sans lui et avec lui, dans deux mondes parallèles, qui se juxtaposeraient pendant quelques heures, de temps à autres.

Dans cette chambre de mes lundis, aller vers ce lit qui n’attend que nous, faire un pas vers ce lit, me semble relever des sommets les plus hauts au monde.

Pour l’instant, je demeure immobile, je fais la morte, je m’enfonce, un peu plus, chaque seconde de la vraie vie, dans le néant, la folie.

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