Grain de beauté ou grain de folie ?

Lors de notre premier échange amoureux, j’avais été immédiatement attirée par cette minime tache brune toute lisse qui était ancrée, plantée dans le bas de son cou, à gauche, donc à ma droite, tel un quart de grain de riz.

J’avais caressé ce grain de mes lèvres, y avais délicatement déposé un baiser. Je m’amusais à promener dessus, la pointe de mes cheveux bruns.

Il n’avait rien d’un grain de café, mais ressemblait à la délicatesse d’environ six grains de sable soudés ensemble.

J’avais décidé que ce grain de beauté serait ma possession, mon territoire, comme le relevé d’un cadastre.

C’était mon point de ralliement lorsque je retrouvais cette géographie, ces reliefs, cette mappemonde, ce corps d’homme mis à nu.

A chaque fois, ce grain m’enchantait.

J’en prenais la mesure, me rassurant de le voir inchangé. Sa forme, sa taille, sa texture, sa couleur, …étaient à chaque fois identiques. J’en prenais un soin extrême, allant même jusqu’à lui donner un nom :

« le point de Bozorgmehr »

Jamais,  je n’avais réussi à croiser son regard, à voir ses yeux. Ils m’échappaient, sans doute de peur que je n’y lise quelque chose. Si je tentais de capter son regard, il se détournait et avait ce don unique, inimitable, de mettre de la distance entre nos têtes, nos pensées, nos corps.

Je n’avais pas insisté, ayant compris que ses yeux resteraient silencieux, qu’il ne voulait pas que je les lise.

Me repliant sur cette ancre, ce grain – point fixe, croix sur le corps – n’avait pas tardé à devenir une idée fixe, une obsession, un grain de folie douce !

Pour s’attacher à la géographie d’une tache brune, ne faut-il pas avoir un grain, être folle à lier ?

Comme à chaque fois, en partant, il trouvait une expression qui ne pouvait m’assurer que nous nous reverrions. Jamais, je ne savais si je le reverrais ou plutôt, si je reverrais le « point de Bozorgmehr ».

Nous vivions dans l’indéterminé.

Un beau jour d’automne, dans un instant de pur poème, j’aurai vu son « grain de beauté » pour la dernière fois. Je me souviens lui avoir soufflé « Bonne nuit » avant qu’il ne se retire… à jamais.  J’aurai laissé ce grain de folie, en suspension, en orbite autour de ma terre, de mon monde.

J’ai tout oublié de lui, sauf ce « grain de folie » que j’aurai fixé des heures durant.

Dans ma pure folie, dans mon monde qui ne semble plus avoir de limite, puisque je vis au bord du gouffre, comme me le fait remarquer M.A., j’ai planté, gravé, inscrit, écrit pour toujours, sur Google Earth, ce millimètre carré, le « point de Bozorgmehr », qui est à mes yeux, le plus bel endroit du monde.

Et je peux dans mes instants de pure folie, retrouver ce lieu, en zoomant sur mon atlas géographique, si intime, si privé, même si des millions d’êtres humains peuvent le voir !

Seule moi, sais où il se trouve, saurai reconnaître sa surface.

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